Skip to content
1932

L'hostie du maléfice

Louis DANTIN

Ce soir-là, le seigneur Guido, comte d'Ystel, S'enferma, soucieux et sombre, en son castel, Et quand, sous les préaux garnis de vieilles armes, L'ombre noire eût tendu son voile solennel,

Seul, et le coeur broyé, pleura toutes ses larmes. Or, l'éther s'enivrait des baumes du printemps, Et le seigneur d'Ystel atteignait ses vingt ans ! À l'âge du bonheur les larmes sont amères ;

Plus tard l'âme se trempe, et les pleurs moins brûlants En des sillons connus roulent de nos paupières. Lui, parmi sa détresse et parmi ses sanglots, Faisait monter sa plainte en de sinistres flots :

« Dieu puissant, disait-il, et qui vois ma torture, Es-tu donc de moitié dans les cruels complots Que trame le destin contre ta créature ? «Berthe, mon seul amour, l'épouse de mon coeur

Et la fleur de ma vie expire ! un mal vainqueur La consume et l'entraîne en sa course mortelle ; Et tu sembles narguer d'un sourire moqueur Mon désespoir brûlant qui t'invoque pour elle !

« Dix mois à peine, hélas ! comme un jour qui s'enfuit Ont passé sur l'éclat de cette ardente nuit Où nos âmes chantaient aux fêtes nuptiales ; Et déjà mon amour, portant son premier fruit,

M'abandonne et s'enfonce aux ombres glaciales ! « Pourtant je t'ai prié, mon Dieu, d'un coeur d'enfant ; J'ai ployé les genoux chaque jour, et souvent J'ai prolongé ma veille en mes nuits solitaires ;

J'ai prodigué l'aumône aux portes du couvent Et j'ai de mes deniers doté deux monastères. « On m'a vu, mendiant et le cierge à la main, Ensanglantant mes pieds aux ronces du chemin,

Gravir le mont abrupt où celui qui supplie Est plus près, disait-on, de ton secours divin, Étant plus près du coeur de ta Mère Marie. « Et j'ai jeûné, souffrant la faim, pour te fléchir,

Et, vieillard à vingt ans, sevré de tout plaisir, J'ai condamné ma chair aux rigueurs du cilice ; Toi, Seigneur, insensible et sourd à mon soupir, Chaque jour dans mon coeur tu creusais le supplice !

« Et ma Berthe se meurt !… Ce soir en la laissant J'ai deviné l'adieu de son oeil languissant Et j'ai senti la mort au froid de son étreinte ; Sa parole a vibré d'un solennel accent

Et chacun de ses mots semblait un glas qui tinte. « O Dieu ! non, tu n'es pas le Père de douceur, Puisque, par ton décret, le trépas ravisseur Nous arrache sitôt les âmes de nos âmes,

Et puisqu'il me faut voir, hélas ! ma tendre soeur Se débattre aux replis de ses horribles trames ! … « Ah ! dût ce cri de rage être à tes yeux pervers, S'il était un pouvoir, un être en l'univers,

Qui voulût compatir à ma peine cuisante, À l'instant, en tout lieu, même au fond des enfers, J'irais prier, gagner son aide bienfaisante ! » Or, Guido s'égarait en ces propos hardis,

Sans songer que l'orgueil n'a que des pleurs maudits Et que Dieu reste bon dans sa justice même ; Et tandis qu'il parlait, son ange au paradis Fermait, épouvanté, son oreille au blasphème.

Et bien loin de monter vers le trône d'en haut, Ses larmes descendaient sous terre, inerte flot, Et leurs gouttes sans foi, perçant la vaste couche, Lentement s'infiltraient jusqu'au sombre cachot

Qui scelle des damnés l'éternité farouche. Lui, s'exaltant aux bruits de son âme en émoi : « Pour prix de son salut, dit-il, qui veut ma foi ? Qui veut que je l'adore et le serve en esclave ?…

Une voix résonna, disant : « Invoque-moi ! » Une voix surhumaine, au son étrange et grave. Le chevalier frémit comme sous un poignard ; Il se dressa soudain, tout blême, l'oeil hagard,

Scrutant de tout côté la pénombre effrayante ; Mais, dans une lueur bleuâtre, son regard Ne vit rien qu'une forme indécise et fuyante. Seulement, près de lui, sur la table posé,

Était un livre ouvert avec un sceau brisé, Un vieux livre rongé par la rouille de l'âge. Or, en lettres de feu, le parchemin usé Portait écrit : SATAN, à la première page.

Tout chrétien, en tel cas, sans même être dévot, Du signe de la croix se fût muni bientôt ; Mais Guido, fasciné par la vision noire, Était déjà captif de l'infernal suppôt,

Et d'un geste fiévreux il saisit le grimoire. Le matin le trouva sur le livre penché : Il savait les secrets du Prince du péché Et comment, au pouvoir des formules magiques,

La nature livrait son remède caché, Comment la mort cédait aux nombres fatidiques. Sa tête était brûlante et son coeur était las ; Pourtant, quand le soleil, chassant l'ombre d'en bas,

Mit un rideau de flamme à sa couche déserte, Guido se prit à rire et dit, levant son bras : « En dépit du Très-Haut tu vivras, ô ma Berthe ! » Pendant trois jours, par le vallon,

Par la forêt, par la prairie, Par la mousse et l'herbe fleurie, On vit le chevalier félon Promener seul sa rêverie.

Il marchait, le regard baissé, Et parfois, se penchant aux franges Des ruisseaux, dans les lits de fanges Il cueillait, d'un geste empressé,

Quelque fleur aux teintes étranges. Ou bien, sous les profonds taillis Ténébreux comme des repaires, Il allait, soulevant les pierres,

Et poursuivait dans les fouillis La fuite folle des vipères. Quand la lune au flanc du côteau Agrandissait les ombres vaines,

Guido, la fièvre dans les veines, Rentrait, portant sous son manteau De larges bouquets de verveines. Puis il allait, d'un pas tremblant,

Ente ouvrir la funèbre porte… Là, le corps vaincu, l'âme forte, Toute blanche dans son lit blanc, Berthe gisait comme une morte.

Et Guide disait : « Mon amour, Reprends espoir, garde courage ! Beau lis, tu frémis sous l'orage, Mais la fin du troisième jour

Tout à coup brisera sa rage. « Sois heureuse et bannis l'effroi, Car au flanc des roches voisines J'ai cueilli des fleurs, des racines,

Et j'en veux composer pour toi De souveraines médecines. » Mais elle : « Pourquoi me quitter, Ami, quand vient ma dernière heure ?

Ah ! plutôt près de moi demeure ! Car qui donc saurait arrêter La mort, si Dieu veut que je meure ? « Pour mon corps tout espoir est vain ;

C'est assez que celui qui m'aime À mon âme en langueur extrême Procure l'aliment divin Qui rend vivante la mort même. »

— « Ce pain que, tu veux pour mourir, Moi, je sais qu'il te fera vivre !… » Et Guido que l'enfer enivre, Relisait en son souvenir

La page exécrable du livre. Quiconque prétend faire honneur À Satan, Prince de Lumière, Avant tout, que, d'une âme fière,

Maudissant le Corps du Seigneur, Il le foule dans la poussière. Et tous deux mêlaient leurs douleurs ; Mais les larmes que fait répandre

À l'épouse son amour tendre Montent : l'époux verse des pleurs Las ! qui ne savent que descendre ! Cependant chaque heure, ô tourment !

Attisait la fièvre brûlante, Et, broyant la chair défaillante, La mort, sans trêve d'un moment, Accomplissait son oeuvre lente.

Lorsque le troisième matin Dans les prés ouvre l'églantine, On entend là, sur la colline, Une cloche au pleur argentin

Murmurer dans la tour voisine. Bientôt, aux routes du château, Avec son enfantine escorte Apparaît un prêtre qui porte

Sous les plis de son blanc manteau La Pain sacré qui réconforte. L'huis s'ouvre au Mystère de Dieu ; Déjà, sur son lit de souffrance,

Berthe a tressailli d'espérance Et son coeur au chant de l'adieu Mêle l'hymne de délivrance. Guido, d'un regard frémissant

Contemple les apprêts mystiques, Le missel aux riches dyptiques Et le ciboire éblouissant De perles et d'émaux antiques.

Bientôt dans les doigts du prieur, Sous le reflet calme des cierges Comme d'angéliques flamberges, Rayon pur d'un monde meilleur,

Brille l'Hostie aux candeurs vierges. Et la mourante au Pain du ciel Ouvrant la bouche de son âme, Aspire le divin dictame

Et goûte la saveur du miel Avec l'ivresse de la flamme. Puis le ministre, sur l'autel Déposant le sacré ciboire,

Lui dit la suprême victoire Et j'éclat du règne immortel Et les délices de la gloire. Mais tandis qu'au verbe de foi

Elle entr'ouvre son coeur docile, Guido suit un rêve stérile, Et soudain, la rage et l'effroi Luisent dans son regard fébrile.

Le ciboire est ouvert encor, Nul oeil humain ne le protège ; Seuls les anges lui font cortège… L'infâme dans le vase d'or

A plongé sa main sacrilège ! « Qu'elle est douce, ô mon Rédempteur ! Votre paix que j'ai ressentie ! » Murmure une voix amortie.

Dieu ! quel écho blasphémateur Grince tout bas : « À moi l'hostie ! » Mais quand le traître frémissant Triomphe en son âme damnée,

L'âpre sentence est fulminée Par la bouche du Tout-Puissant : À mourir Berthe est condamnée. Ô nuits qui, solitaires,

Drapez vos noirs replis, Que d'étranges mystères Sous vos voiles austères Passent ensevelis !

Par les sentiers de bourbes Voyez glisser là-bas L'homme aux prunelles fourbes Dissimulant aux courbes

L'allure de ses pas. À peine sa main lasse Soutient son lourd fardeau. Ah ! la lune qui passe

A démasqué la face De messire Guido ! Comme une âme inquiète Il s'avance sans bruit,

Furtif, dressant la tête Si quelque gypaète À son ombre s'enfuit. Sous la voûte des ormes

Il s'enfonce toujours : Mille piliers énormes L'entourent de leurs formes Hautes comme des tours ;

Et par la route obscure Ses pas dans les buissons Font craquer la ramure En un rauque murmure

Qui donne des frissons. Soudain au pied d'un chêne Au torse rabougri Il s'arrête, et ramène

Un lourd caftan de laine Sur son col amaigri. Puis d'une écharpe blanche Il s'entoure trois fois

Et suspend à sa hanche Une dague au fin manche Ciselé d'une croix. Il se penche, il allume

Au choc de son briquet Une torche qui fume, Ensanglantant la brume De son rouge reflet.

Son oeil alors s'éclaire ; Une flamme y reluit D'espoir et de colère ; Puis monte sa voix claire,

Stridente, dans la nuit : « Satan ! Maître ! C'est l'heure ! Archange éblouissant, Viens ! que ton vol effleure

Ma prière qui pleure De son souffle puissant ! « J'ai, pour les sombres rites Qui parent ton autel

Tes plantes favorites, Euphorbes, marguerites, Pavots au suc mortel. « Par la lune sereine

Au tiers de son parcours J'ai cueilli la verveine ; Et la fleur du troène À la chûte des jours.

« J'ai la liqueur sacrée Qu'au fond des alambics Laisse la germandrée Et la menthe pourprée

Et le fiel des aspics. « Mais, surtout, don plus digne De ton regard ami, J'ai ce Mystère insigne

Qui porte sous un signe Jésus, ton ennemi. « Ce Christ, je te le livre, Pour qu'enfin apaisé,

Ton désespoir s'enivre Du triomphe de vivre Après l'avoir brisé !… » Et Guido, noir fantôme,

Aux sons échevelés D'un bizarre idiome Faisait monter l'arôme Des sucs ensorcelés.

Soudain, à son prestige, Voici des noirs esprits La troupe qui voltige Et tourne en un vertige

Sur les fumants débris. Tel un lacet de fronde Tourbillonne en sifflant, La fantastique ronde

Hurle, ricane et gronde En son vol affolant. Leurs yeux dans les ténèbres Ont de glauques clartés,

Et leurs pâles vertèbres Claquent en chocs funèbres À leurs bonds emportés. Encor ! Encor ! la foule

Sans relâche grandit Et plus vite elle roule Avec un bruit de houle Et s'élance et rugit.

Le chevalier exulte En son triomphe vain, Et, grisé de tumulte, Brandit avec insulte

Le Symbole divin. Alors c'est un blasphème Éclatant et confus Qui de la troupe blême

Monte en long anathème : « À mort ! à mort Jésus ! » Et, comme en l'âpre cime Où son coeur sanglota,

Le Sauveur, sous l'azyme, Muet, souffre le crime D'un nouveau Golgotha. Le traître sur sa proie

Se jette, ivre d'orgueil ; Sur le sol qui poudroie Il la foule et la broie, Et le ciel est en deuil !

Contre la forme blanche Que souillent les limons, Affamés de revanche Se ruent en avalanche

Tous les hideux démons. La horde meurtrière Poursuit en la bravant Par l'herbe et la bruyère

L'impalpable poussière Que disperse le vent. C'est une sombre orgie, Triste, si triste à voir,

Que la lune rougie Tremble et se réfugie Sous un nuage noir, Et que l'oiseau livide,

Abandonnant son nid, Va fuyant dans le vide Et de son cri stupide Épouvante la nuit.

Mais quand la sainte Hostie Jusqu'au moindre fragment Parut anéantie Et que l'eût engloutie

Au loin chaque élément ; (Ô Justice, qui poses Tes bornes en tout lieu !) Rompant ses digues closes

La colère des choses Éclate et venge Dieu. Le sol ému se creuse Avec un bruit géant

Et par l'orbite affreuse La troupe ténébreuse Rentre au gouffre béant. Le vent et la nuée

Font éclater en l'air Une vaste huée Où vibre accentuée La note de l'éclair.

De ses sources profondes Le ciel à larges flots Précipite ses ondes Comme si tous les mondes

Épanchaient des sanglots. Guido, tremble, tout pâle, Et, d'une froide main, L'épouvante fatale

Serre sa gorge, où râle Un effroi surhumain. Parmi les troncs fantômes Il erre dans la nuit,

Croyant voir sous leurs dômes Le noir essaim des gnomes Qui toujours le poursuit. Il va, brûlant de fièvre,

Et tout l'espoir maudit Dont son âme de sèvre Fait monter à sa lèvre Un nom, cent fois redit…

Frêle fleur qu'étreint la sombre agonie, Berthe est là qui pleure et prie en tremblant. Être seule, ô Dieu ! devant l'ironie De la mort qui veille au pied du lit blanc,

Fixant ses grands yeux d'horreur infinie ! Chercher l'être ami qui de son baiser Rendrait à la nuit un reflet d'aurore Et la vie au coeur prêt à se briser :

Ne voir que la mort, monstre qui dévore Et tend ses deux bras pour vous embrasser ! Être seule à l'heure où tout se consume De ce qu'on rêva, de ce qu'on chérit,

Comme disparaît, noyé dans la brume, Un clair paysage où le ciel sourit : Être seule alors, ô l'âpre amertume ! « Frère de mon coeur, ne viendras-tu pas

Calmer dans l'effroi ta pauvre épousée ? Déjà de mon sang le fatal trépas Vide jusqu'au fond la coupe épuisée, Et j'écoute en vain le bruit de tes pas… »

Mais nul son n'émeut la dalle muette : Seul le craquement triste des vitraux Sous les gouttes d'eau que le vent fouette ; Et, tandis qu'il gronde autour des créneaux,

L'orage envahit son âme inquiète. Vertige sacré de ceux qui s'en vont, Le délire approche, et dans sa prunelle Allume l'éclair, et met sur son front

De vagues reflets de l'aube éternelle Où l'âme bientôt verra jusqu'au fond. Ses bras agités chassent des fantômes, Et sa voix s'élève, éclate et frémit

En des cris d'appel, en des chants de psaumes, En accents plaintifs où vibre et gémit Le son précurseur des mortels symptômes. La grêle au dehors verse avec fracas

Ses torrents glacés sous la nuit sans lune ; La foudre, tantôt sonne comme un glas, Et tantôt crépite et court sur la dune Comme un rire amer aux cruels éclats.

Et toujours la fièvre autour de sa proie Tisse plus serré le brûlant réseau, Toujours alourdit le poids qui la broie Et fait plus intense, et rive au cerveau

La vision sombre où son oeil se noie. « Guido, cruel maître et coeur sans merci !… » Mais Berthe soudain, d'un effort suprême, Se dresse en fixant le seuil obscurci ;

Et Guido paraît, chancelant, tout blême, Déchiré, livide, et d'horreur transi. Dès qu'il aperçoit l'épouse mourante, Haletant d'angoisse, il s'est élancé :

Mais elle, élevant sa voix délirante, Terrible, lui crie : « Arrière, insensé ! » Sa main le repousse avec épouvante. « Non, n'approche pas, car j'ai tout appris !

Le crime est sur toi ! je vois son stigmate Qui grave ton front d'un sceau de mépris, Et l'enfer étend son ombre apostate Au fond de ton coeur par le mal surpris !

« Car la mort, hélas ! lève tous les voiles ; Et moi, déjà morte, en ce val maudit Où Satan trama ses horribles toiles J'aperçois encor ta main qui brandit

Le Signe sacré contre les étoiles !… « Je vois, ô douleur ! les divins fragments Pleuvoir dispersés comme pleut la neige ! Le vent les emporte en ses sifflements ;

La troupe damnée au loin les assiège Et les foule avec des rugissements ! « Guido, qu'as-tu fait du corps de ton Maître En tes mains livré par excès d'amour ?

Ô l'affreux dessein et l'audace d'être Pour cette colombe un âpre vautour Pour ce doux Sauveur un ignoble traître ! « Or j'ai prié Dieu que de ton forfait

Il me fît porter la trop juste peine : J'ai voulu la mort ainsi qu'un bienfait Pour fermer, Guido, l'ardente géhenne Qui de t'engloutir déjà triomphait.

« C'est bien ! je boirai le mortel calice. Adieu ! tous les voeux, tous les pleurs sont vains… Mais écoute encor ce que la Justice Qui règne, immuable, aux conseils divins,

Veut pour épargner ton âme complice. « L'Hostie en poussière, au creux du vallon, Restera mêlée à l'herbe touffue : Mais nul élément, soleil, aquilon,

Souffle de la mer, torrent de la nue, Ne la détruira sous son dur talon. « Rien n'en dissoudra la moindre parcelle. Et toi, si tu veux fuir l'affreux danger

Et voir du pardon luire l'étincelle, Tu dois recueillir, jusqu'au plus léger, Tous ces saints fragments que l'ombre recèle. « Dans chaque repli, dans chaque hallier,

Dans chaque sillon de la plaine immense Tu les chercheras tous, jusqu'au dernier, Avant que pour toi le Dieu de clémence Daigne du salut rouvrir le sentier.

« L'effort sera long et la peine ardue ; Tes jours s'useront en de vains labeurs, Tes nuits pâliront sur l'oeuvre assidue : Seuls le repentir et ses divins pleurs

Te feront trouver la Perle perdue… « Je meurs ! Dieu se venge ! » Encore un instant Berthe s'agita dans l'ombre farouche, L'oeil illuminé d'un rêve flottant,

Et puis, toute voix se tut sur sa bouche Et la mort emplit son coeur haletant. Or, Guido ployait sous l'âpre lanière Cinglant sans pitié ses amers regrets :

Mais son âme en deuil resta sans prière Et pas une larme aux baumes secrets Ne vint cette nuit mouiller sa paupière. Quand sur le froid cercueil eut retombé la terre,

On vit, par les sentiers voilés d'une ombre austère, Tout le jour, sans repos et sans lever les yeux, Le chevalier errer, sinistre, solitaire, Et portant sur son front l'anathème des cieux.

Le soir ne finit point sa course haletante, Et sous les bleus rayons de la lune montante Il allait, comme va l'âme d'un trépassé, Tenant, dans le souci d'une fiévreuse attente,

Son regard sur le sol obstinément fixé. Il allait, remuant toutes les touffes d'herbe, Scrutant chaque buisson, soulevant chaque gerbe, Glaçant ses doigts lassés aux givres de la nuit,

Obsédé d'un désir que l'espoir exacerbe Et que trompe toujours un objet qui s'enfuit. Puis avec des roseaux tressés de branches mortes, Sans ciment et sans clous, sans tuiles et sans portes,

Il fit une cabane au fond de la forêt ; Et dans ce nid, pareil au gîte des cloportes, Entra le fier baron que la gloire entourait. Craintifs, comme on hésite au seuil d'une tanière,

Les serviteurs pleurant, les moines en prière Vinrent, et de calmer sa peine sans repos Leurs voix le suppliaient ; mais, froid comme la pierre, Il les chassa d'un geste et leur tourna le dos.

Lors on n'espéra plus, et l'on se dit : « La dame A, jalouse, emporté dans la terre son âme. Nul ne peut de la mort desceller le verrou… » Puis la pitié périt sous le mépris infâme,

Et les troupes d'enfants huaient le pauvre fou. Enfin, l'on oublia jusqu'à son infortune… Cependant, chaque jour, de l'aube à la nuit brune, Guido recommençait l'inutile chemin,

Et, pour trouver l'hostie, effeuillait une à une Les pétales des fleurs que rencontrait sa main. Car dans les blancs replis des corolles ouvertes Il croyait distinguer des parcelles offertes,

Et quand, sous un rayon de soleil, il voyait Briller les cailloux blancs entre les mousses vertes, Tout anxieux d'espoir avide, il se penchait. L'aile d'un papillon qui de reflets s'irise

Lui semblait un fragment envolé sous la brise, Et la nuit, quand sur l'herbe à travers les rameaux En cercles argentés la lune se tamise, Il voyait une hostie à tous les blancs anneaux.

Mais ni l'air, ni le sol, ni le rocher, ni l'onde Ni l'arbre, ni l'épi, ni la corolle blonde Ne livrent le secret de leur divin trésor ; Et, le coeur atterré, sans que rien lui réponde,

Il appelle, il écoute, et cherche, et cherche encor… Or, il chercha vingt ans entiers, sans nulle trêve ; Et son oeil avait pris la fixité du rêve Et son corps se courbait comme un tronc foudroyé…

Et pourtant, dans le cours que ce long cercle achève, Le malheureux Guido n'avait jamais pleuré. Il marchait sous le poids des suprêmes justices, Savourant jusqu'au fond tous les amers calices,

Brisé, désespéré ; mais il ne pleurait pas : Car seule, au lieu d'amour, la crainte des supplices Aiguillonnait son âme et poursuivait ses pas. Un matin, il s'assit sur une roche grise,

L'air lassé, les cheveux fouettés par la bise Et la tête pensive entre ses doigts chenus… Et soudain il sentit des larmes, ô surprise ! Soudre jusqu'à son coeur en ruisseaux inconnus.

C'était comme une pluie rafraîchissante et douce Dont son coeur s'imbibait ainsi qu'un lit de mousse ; Jusqu'aux yeux, lentement, elle épanchait ses flots… Puis enfin le pécheur à l'intime secousse

Livra toute son âme et fondit en sanglots. Il revit les bonheurs anciens, l'épouse aimée, Les gestes jusqu'au loin portant sa renommée, Et la paix du foyer pur que l'honneur défend :

Tant de biens disparus ainsi qu'une fumée, Hélas ! foulés aux pieds de l'enfer triomphant !… Il revit son malheur et son crime funeste ; Cette nuit où, livrant le symbole céleste,

Il vouait au maudit un horrible serment… Et devant le forfait que son âme déteste Ses pleurs, torrent béni, coulaient amèrement. Chaque larme, le long de sa joue amaigrie

Se traçait un sillon de douleur attendrie ; Chaque larme perlait, fraîche goutte d'espoir ; Chaque larme tombait… Mais, étrange féerie, Aucune ne touchait en tombant le sol noir.

Toutes, comme animées au seuil de sa paupière, Prenaient subitement des ailes de lumière. Insectes éclatants dans le matin obscur, D'abord elles semblaient flotter sur la bruyère,

Puis toutes s'envolaient, vivantes, dans l'azur. Guido voyait, l'oeil ébloui, comme en un songe, Se disperser au loin l'essaim qui se prolonge, Et son esprit creusait le sens mystérieux…

Mais la douce vision n'était pas un mensonge, Et les pleurs s'envolaient aux quatre coins des cieux. Leurs formes, aux détours de la forêt muette Paraissaient explorer une trace secrète ;

Elles allaient, venaient, dans l'ombre des taillis Puis, après un instant leur blanche silhouette Plus vite s'enfonçait sous le mouvant treillis. Guido songeait, saisi par l'étrange spectacle,

Mais l'énigme toujours opposait son obstacle ; Lorsque soudain, dans un léger frémissement, Une larme, agitant ses ailes de miracle, Revint, étincelante ainsi qu'un diamant.

En face du pécheur que Dieu même amnistie, Joyeuse, elle porta sa course ralentie Et fixa dans les airs son immobile essor… Et Guido, fou d'extase, aperçut de l'Hostie

Une parcelle au bout de ses élytres d'or !… Et tout-à-coup, de la forêt, de la vallée, De la plaine, des monts, de la voûte étoilée, Les larmes revenaient, essaim tourbillonnant,

Et chacune portait intacte, immaculée, Une parcelle sainte à son front rayonnant !… Aux pleurs du repentir que l'amour illumine La terre avait rendu la poussière divine ;

Et maintenant l'Hostie entière, astre sacré, Projetait, renaissant de sa longue ruine, Un nimbe de pardon sur le pauvre égaré. Alors Guido tomba, comme tombe en la plaine,

L'arbre que l'ouragan toucha de son haleine ; Et, comme d'un ruisseau qu'une mer envahit, Le torrent déborda de son âme trop pleine ; Et la vie, épuisant sa flamme, le trahit.

Mais quand il s'affaissa sur la terre glacée, Un grand désir émut sa poitrine oppressée Et rouvrit, suppliants, ses yeux fermés au jour ; Et soudain il sentit sa lèvre caressée

Au suprême baiser du Symbole d'amour.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
L'hostie du maléfice · Louis DANTIN · Poetry Cove