C'est janvier : la lueur falote Qui tombe du premier matin Blanchit la ville qui grelotte Sous la dent d'un froid thibétain.
Aux toits s'effrange une verdure De cristaux, de sucres candis, Et la neige luisante et dure Laque les trottoirs engourdis.
La borne est une stalactite Et la fontaine est un glaçon ; Le poète en plâtre médite, Chamarré de point d'Alençon.
L'arbre dresse comme une latte Inerte, sur le ciel tout gris, Son tronc noir où l'écorce éclate, Et tord ses muscles rabougris.
Une stupeur lourde emprisonne Les boulevards que le gel mord ; Le square déserté frissonne, Empli d'un silence de mort.
Un par un, soufflant dans leurs paumes, Passent les piétons transis, Et les foulards, comme des heaumes, Enserrent les nez cramoisis.
Les pas font un bruit de crécelle ; Le thermomètre sur le mur, Morne, au plus bas de son échelle S'effondre, et blâme Réaumur.
Là-haut le jour monte ; la place S'allume, et sur maint toit perlé Soudain chaque aiguille de glace Réflète le soleil gelé.
L'asphalte est dur comme le marbre, L'air est coupant comme l'acier ; Le pavé, l'homme, l'oiseau, l'arbre, Tout être fait : Ouf. — C'est janvier.
Seul, un clan de moineaux s'agite Sans souci d'Hiver et sans peur Dans un cercle étroit que limite Une grise et chaude vapeur.
À grand bruit leur leste nuée Grouille, et d'un caquet infini Acclame la douce buée Qui les entoure comme un nid.
Chaque glouton se rue et pille Le chaud repas inespéré, Et leur bec rageur éparpille L'avoine et le chaume doré.
Au défi de l'âpre nature Et sous l'orbe hostile des cieux Eux jasent, gavés de pâture, Réchauffés, repus et joyeux.
Le passant amusé s'arrête Devant ce friand carnaval Et, près du coin, tournant la tête En sourdine, le bon cheval
Suit d'un air paterne et modeste La troupe des moineaux grivois, Comme ému d'avoir, d'un seul geste, Créé tant d'heureux à la fois.
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