Seigneur, qu'il faut être parfait Pour tenir vers le ciel l'âme toujours tendue. Sans jamais relâcher la vue Vers ce que sur la terre on fait !
À travers tant de soins cuisants Passer comme sans soin, non ainsi qu'un stupide Que son esprit morne et languide Assoupit sous les plus pesants ;
Mais par la digne fermeté D'une âme toute pure et toute inébranlable, Par un privilége admirable De son entière liberté,
Détacher son affection De tout ce qu'ici-bas un cœur mondain adore : Seigneur, j'ose le dire encore, Qu'il y faut de perfection !
Ô Dieu tout bon, Dieu tout-puissant, Défends-moi des soucis où cette vie engage, Qu'ils n'enveloppent mon courage D'un amas trop embarrassant.
Sauve-moi des nécessités Dont le soutien du corps m'importune sans cesse, Que leur surprise ou leur mollesse Ne donne entrée aux voluptés.
Enfin délivre-moi, seigneur, De tout ce qui peut faire un obstacle à mon âme, Et changer sa plus vive flamme En quelque mourante langueur.
Ne m'affranchis pas seulement Des folles passions dont la terre est si pleine, Et que la vanité mondaine Suit avec tant d'empressement ;
Mais de tous ces petits malheurs Dont répand à toute heure une foule importune La malédiction commune Pour peine sur tous les pécheurs ;
De tout ce qui peut retarder La liberté d'esprit où ta bonté m'exhorte, Et semble lui fermer la porte, Quand tu veux bien me l'accorder.
Ineffable et pleine douceur, Daigne, ô mon Dieu, pour moi changer en amertume Tout ce que le monde présume Couler de plus doux dans mon cœur.
Bannis ces consolations Qui peuvent émousser le goût des éternelles, Et livrer mes sens infidèles À leurs folles impressions.
Bannis tout ce qui fait chérir L'ombre d'un bien présent sous un attrait sensible, Et dont le piége imperceptible Nous met en état de périr.
Fais, seigneur, avorter en moi De la chair et du sang les dangereux intrigues ; Fais que leurs ruses ni leurs ligues Ne me fassent jamais la loi ;
Fais que cet éclat d'un moment Dont le monde éblouit quiconque ose le croire, Cette brillante et fausse gloire, Ne me déçoive aucunement.
Quoi que le diable ose inventer Pour ouvrir sous mes pas un mortel précipice, Fais que sa plus noire malice N'ait point de quoi me supplanter.
Pour combattre et pour souffrir tout, Donne-moi de la force et de la patience : Donne à mon cœur une constance Qui persévère jusqu'au bout.
Fais que j'en puisse voir proscrit Le goût de ces douceurs où le monde préside : Fais qu'il laisse la place vide À l'onction de ton esprit.
Au lieu de cet amour charnel Dont l'impure chaleur souille ce qu'elle enflamme, Fais couler au fond de mon âme Celui de ton nom éternel.
Boire, et manger, et se vêtir, Sont d'étranges fardeaux qu'impose la nature : Oh ! Qu'un esprit fervent endure Quand il s'y faut assujettir !
Fais-m'en user si sobrement Pour réparer un corps où l'âme est enfermée, Qu'elle ne soit point trop charmée De ce qu'ils ont d'alléchement.
Leur bon usage est un effet Que le propre soutien a rendu nécessaire, Et ce corps qu'il faut satisfaire N'y peut renoncer tout à fait ;
Mais de cette nécessité Aller au superflu, passer jusqu'aux délices, Et par de lâches artifices Y chercher sa félicité :
C'est ce que nous défend ta loi, De peur que de la chair l'insolence rebelle À son tour ne range sous elle L'esprit qui doit être son roi.
Entre ces deux extrémités, De leur juste milieu daigne si bien m'instruire, Que les excès qui peuvent nuire Soient de part et d'autre évités.
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