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CHAPITRE XXIII

Pierre CORNEILLE

« maintenant que je vois ton âme plus capable De mettre un ordre à tes souhaits, Je te veux enseigner comme on obtient la paix Et la liberté véritable. »

Dégage tôt cette promesse, J'en recevrai, seigneur, l'effet avec plaisir : Hâte-toi de répondre à l'ardeur qui m'en presse, Et donne-moi cette allégresse,

Toi qui fais naître ce desir. « en premier lieu, mon fils, tâche plutôt à faire Le vouloir d'autrui que le tien. Aime si peu l'éclat, le plaisir et le bien,

Que le moins au plus s'en préfère. « cherche le dernier rang, prends la dernière place, Vis avec tous comme sujet ; Et donne à tous tes vœux pour seul et plein objet

Qu'en toi ma volonté se fasse. « qui de ces quatre points embrasse la pratique Prend le chemin du vrai repos, Et s'y conservera, pourvu qu'à tous propos

À leur saint usage il s'applique. » Seigneur, voilà peu de paroles, Mais qui font l'abrégé de la perfection ; Et ce long embarras de questions frivoles

Dont retentissent nos écoles Laisse bien moins d'instruction. Ces deux mots que ta bouche avance Ouvrent un sens profond au cœur qui les comprend ;

Et quand il en peut joindre avec pleine constance La pratique à l'intelligence, Le fruit qu'il en reçoit est grand. Si pour les bien mettre en usage

J'avois assez de force et de fidélité, Le trouble qui souvent déchire mon courage N'y feroit pas ce grand ravage Avec tant de facilité.

Autant de fois que me domine La noire inquiétude ou le pesant chagrin, Je sens autant de fois que de cette doctrine J'ai quitté la route divine,

Pour suivre un dangereux chemin. Toi qui peux tout, toi dont la grâce Aime à nous soutenir, aime à nous éclairer, Redouble en moi ses dons, et fais tant qu'elle passe

Jusqu'à cette heureuse efficace Qui m'empêche de m'égarer. Que mon âme, ainsi mieux instruite, Embrasse de la gloire un glorieux rebut,

Et que de tes conseils l'invariable suite Soit d'achever sous leur conduite Le grand œuvre de mon salut. N'éloigne point de moi ta dextre secourable :

Viens, ô maître du ciel, viens, ô Dieu de mon cœur ; Ne me refuse pas un regard favorable À fortifier ma langueur. Vois les pensers divers qui m'assiégent en foule ;

Vois-en des légions contre moi se ranger ; Vois quel excès de crainte en mon âme se coule : Vois-la gémir et s'affliger. Contre tant d'ennemis prête-moi tes miracles,

Pour passer au travers sans en être blessé, Et donne-moi ta main pour briser les obstacles Dont tu me vois embarrassé. Ne m'as-tu pas promis de leur faire la guerre ?

Ne m'as-tu pas promis de marcher devant moi, Et d'abattre à mes pieds ces tyrans de la terre, Qui pensent me faire la loi ? Oui, tu me l'as promis, et de m'ouvrir les portes,

Si jamais leurs fureurs me jetoient en prison, Et d'apprendre à ce cœur qu'enfoncent leurs cohortes Les secrets d'en avoir raison. Viens donc tenir parole, et fais quitter la place

À ces noirs escadrons qu'arme et pousse l'enfer : Ta présence est leur fuite ; et leur montrer ta face, C'est assez pour en triompher. C'est là l'unique espoir que mon âme troublée

Oppose à la rigueur des tribulations ; C'est là tout son recours quand elle est accablée Sous le poids des afflictions. Toi seul es son refuge, et seul sa confiance,

C'est toi seul qu'au secours son zèle ose appeler, Cependant qu'elle attend avecque patience Que tu daignes la consoler. Éclaire-moi, mon cher sauveur,

Mais de cette clarté qui cachant sa splendeur, Chasse mieux du dedans tous les objets funèbres, Et qui purge le fond du cœur De toute sorte de ténèbres.

Étouffe ces distractions Qui pour troubler l'effet de mes intentions À ma plus digne ardeur mêlent leur insolence ; Et dompte les tentations

Qui m'osent faire violence. Secours-moi d'un bras vigoureux ; Terrasse autour de moi ces monstres dangereux, Ces avortons rusés d'une subtile flamme,

Qui sous un abord amoureux Jettent leur poison dans mon âme. Que la paix ainsi de retour Te fasse de mon cœur comme une sainte cour,

Où ta louange seule incessamment résonne, Par un épurement d'amour À qui tout ce cœur s'abandonne. Abats les vents, calme les flots ;

Tu n'as qu'à dire aux uns : « demeurez en repos ; » Aux autres : « arrêtez, c'est moi qui le commande ; » Et soudain après ces deux mots La tranquillité sera grande.

Répands donc tes saintes clartés, Fais briller jusqu'ici tes hautes vérités, Et que toute la terre en soit illuminée, En dépit des obscurités

Où ses crimes l'ont condamnée. Je suis cette terre sans fruit, Dont la stérilité sous une épaisse nuit N'enfante que chardons, que ronces et qu'épines :

Vois, seigneur, où je suis réduit Jusqu'à ce que tu m'illumines. Verse tes grâces dans mon cœur ; Fais-en pleuvoir du ciel l'adorable liqueur ;

À mon aridité prête leurs eaux fécondes ; Prête à ma traînante langueur La vivacité de leurs ondes. Qu'ainsi par un prompt changement

Ce désert arrosé se trouve en un moment Un champ délicieux où règne l'affluence, Et paré de tout l'ornement Que des bons fruits a l'abondance.

Mais ce n'est pas encore assez : Élève à toi mes sens sous le vice oppressés, Et romps si bien pour eux des chaînes si funestes, Que mes desirs débarrassés

N'aspirent qu'aux plaisirs célestes. Que le goût du bien souverain Déracine en mon cœur l'attachement humain, Et faisant aux faux biens une immortelle guerre,

M'obstine au généreux dédain De tout ce qu'on voit sur la terre. Fais plus encore : use d'effort, Use de violence, et m'arrache d'abord

À cette indigne joie, à ces douceurs impures, À ce périssable support Que promettent les créatures. Car ces créatures n'ont rien

Qui forme un plein repos, qui produise un vrai bien : Leurs charmes sont trompeurs, leurs secours infidèles, Et tout leur appui sans le tien S'ébranle, et trébuche comme elles.

Daigne donc t'unir seul à moi ; Attache à ton amour par une ferme foi Toutes mes actions, mes desirs, mes paroles, Puisque toutes choses sans toi

Ne sont que vaines et frivoles.

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