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CHAPITRE XLIV

Pierre CORNEILLE

Mon fils, il est bon d'ignorer Beaucoup de choses qui se passent, Et de ne point considérer Mille événements qui s'entassent.

Sois comme mort sur terre, et par le saint emploi De cette indifférence en mérites féconde, Tiens-toi crucifié pour les choses du monde, Et les choses du monde autant de croix pour toi.

Fais la sourde oreille à ces bruits Que roule un indiscret murmure, Et pense les jours et les nuits Au repos que je te procure.

Il est beaucoup meilleur de retirer tes yeux De tout ce qui te choque ou qui te peut déplaire, Que d'être tout de feu sur un avis contraire, Pour un frivole honneur de raisonner le mieux.

Laisse à chacun son sentiment : Qu'il parle et discoure à sa mode ; Tiens ton cœur en moi fortement, Et fuis ce débat incommode.

Comme mes jugements ne sont jamais déçus, Préfère leur conduite à la prudence humaine ; Attaches-y ta vue, et tu verras sans peine Que dans tes démêlés un autre ait le dessus.

À quelle extrémité, seigneur, vont nos malheurs ! La perte temporelle est digne de nos pleurs : Pour un peu d'intérêt on court, on se tourmente ; Mais ce qui touche l'âme, on le laisse au hasard,

Et l'oubli d'heure en heure à tel point s'en augmente, Qu'on n'y jette qu'à peine un coup d'œil sur le tard. On cherche avec chaleur ce qui ne sert de rien ; On n'a d'yeux qu'en passant pour le souverain bien ;

Ce qui n'importe plaît ; le nécessaire gêne : Tout l'homme aisément glisse et s'échappe au dehors ; Et si le repentir soudain ne le ramène, Il se livre avec joie aux appétits du corps.

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