Oh ! Que ta douceur infinie Répand de charmantes faveurs, Sauveur bénin, sur les ferveurs De qui dignement communie !
Ce grand banquet où tu l'admets N'a point pour lui de moindres mets Que son bien-aimé, son unique ; Que toi, dis-je, seul à choisir,
Et seul à qui son cœur s'applique Par-dessus tout autre desir. Que j'en verrois croître les charmes, Si d'un amoureux sentiment
Le tendre et long épanchement M'y donnoit un torrent de larmes ! Que tous mes vœux seroient contents D'en baigner tes pieds en tout temps
Avec la sainte pécheresse ! Mais où sont ces vives ardeurs ? Où cette amoureuse tendresse ? Où cet épanchement de pleurs ?
En présence d'un tel monarque, À l'aspect de toute sa cour, Un transport de joie et d'amour En devroit porter cette marque :
Mon cœur par mille ardents soupirs Devroit pousser mille desirs Jusques à la voûte étoilée, Et dans cet avant-goût des cieux
Ma joie en larmes distillée Couler à grands flots de mes yeux. En cet adorable mystère Je te vois présent en effet,
Dieu véritable, homme parfait, Sous une apparence étrangère : Tu me caches cette splendeur Dont ta souveraine grandeur
Avant les temps est revêtue. Seigneur, que je te dois bénir D'épargner à ma foible vue Ce qu'elle n'eût pu soutenir !
Les yeux même de tout un monde En un seul regard assemblés, De tant de lumière aveuglés, Rentreroient sous la nuit profonde :
Ils ne pourroient pas subsister, S'ils attentoient à supporter Des clartés si hors de mesure ; Et l'éclat de ta majesté,
Quand elle emprunte une figure, Fait grâce à notre infirmité. Sous ces dehors où tu te ranges Je te vois tel qu'au firmament :
Je t'adore en ce sacrement Tel que là t'adorent les anges. La différence entre eux et moi, C'est que les seuls yeux de la foi
M'y font voir ce que j'y révère, Et qu'en ce lumineux pourpris Une vision pleine et claire Te montre à ces heureux esprits.
Mais il faut que je me contente D'avoir pour guide ce flambeau, En attendant qu'un jour plus beau Remplisse toute mon attente :
C'est ce jour de l'éternité Dont la brillante immensité Dissipera toutes les ombres, Et de la pointe de ses traits
Détruira tous ces voiles sombres Qui couvrent tes divins attraits. La parfaite béatitude, Éclairant nos entendements,
Fera cesser les sacrements Dans son heureuse plénitude. Ce glorieux prix des travaux, Qui nous met au-dessus des maux,
Ote le besoin du remède ; Face à face tu t'y fais voir ; Sans fin, sans trouble, on t'y possède ; On t'y contemple sans miroir.
L'esprit, de lumière en lumière Montant dans ton infinité, S'y transforme en ta déité, Qu'il embrasse et voit toute entière :
Cet esprit tout illuminé Y goûte le verbe incarné, Toi-même à ses yeux tu l'exposes, Tel que dans ces vastes palais
Il étoit avant toutes choses, Et tel qu'il demeure à jamais. Le souvenir de ces merveilles Fait qu'ici tout m'est ennuyeux,
Que tout y déplaît à mes yeux, Tout importune mes oreilles : Le goût même spirituel M'est un chagrin continuel,
Près de cette douce mémoire ; Et quoi qu'il m'arrive de bien, Tant que je ne vois point ta gloire, Tout m'est à charge, tout n'est rien.
Tu le sais, ô Dieu de ma vie, Qu'ici-bas il n'est point d'objet Où se termine mon projet, Où se repose mon envie.
À te contempler fixement, Sans fin et sans empêchement, Je mets ma gloire souveraine ; Mais avant que de voir finir
La mortalité que je traîne, Ce bonheur ne peut s'obtenir. Je dois donc avec patience Te soumettre tous mes desirs,
Ne chercher point d'autres plaisirs, N'avoir point d'autre confiance. Les saints qui règnent avec toi Vécurent au monde avec foi,
Avec patience y languirent ; Et leur cœur en toi satisfait De ce que leurs vœux se promirent Attendit constamment l'effet.
J'ai la même foi qu'ils ont eue ; J'ai le même espoir qu'ils ont eu ; Et croyant tout ce qu'ils ont cru, J'aspire comme eux à ta vue.
Avec ta grâce et pareils vœux J'espère d'arriver comme eux À tes promesses les plus amples, Et jusqu'à cette fin sans fin
Ma foi, qu'appuieront leurs exemples, Suivra sous toi le vrai chemin. J'aurai de plus pour ma conduite Les livres saints, dont le secours
À toute heure adoucit le cours Des maux où mon âme est réduite : Je trouve en leurs instructions Des miroirs pour mes actions,
Sur qui je les règle et me juge ; Et par-dessus tous leurs trésors J'ai pour remède et pour refuge Le banquet de ton sacré corps.
Cet accablement de misères Qui m'environne incessamment, Pour le supporter doucement, Me rend deux choses nécessaires :
J'ai besoin en toutes saisons De deux choses dans ces prisons Où me renferme la nature ; Et manque de l'une des deux,
De lumière, ou de nourriture, Mon séjour n'y peut être heureux. Seigneur, ta bonté singulière, Pour m'aider à suivre tes pas,
M'y donne ton corps pour repas, Et ta parole pour lumière. Dans ces misérables vallons, Sans l'un et l'autre de ces dons
Ta route seroit mal suivie ; Car l'un est l'immuable jour, Et l'autre le vrai pain de vie Qui nourrit l'âme en ton amour.
L'âme de ton amour éprise Peut regarder ces deux soutiens Comme deux tables que tu tiens Dans le trésor de ton église :
L'une est celle de ton autel, Où se prend ton corps immortel Pour nourriture et médecine ; Et l'autre, celle de ta loi,
Qui nous instruit de ta doctrine, Et nous affermit en la foi. C'est elle qui du sanctuaire Tirant pour nous le voile épais,
Jusqu'en ses plus profonds secrets Nous introduit et nous éclaire : C'étoit pour nous la préparer Qu'il te plut jadis inspirer
Les prophètes et les apôtres ; Et tes augustes vérités Chaque jour encor par mille autres Répandent sur nous leurs clartés.
Créateur et sauveur des hommes, Qu'on te doit de remercîments D'avoir fait ces banquets charmants Pour des malheureux que nous sommes !
Tu nous les tiens à tous ouverts, Pour montrer à tout l'univers Cette charité magnifique Qui déployant tous ses trésors,
N'y donne plus l'agneau mystique, Mais ton vrai sang et ton vrai corps. Là sans cesse tous les fidèles, Des traits de ton amour navrés,
Et de ton calice enivrés, Goûtent quelques douceurs nouvelles. Toutes les délices des cieux Font un raccourci précieux
Dans ce calice salutaire ; L'ange les y goûte avec nous ; Mais comme sa vue est plus claire, Ses plaisirs sont aussi plus doux.
Prêtres, qu'illustre est votre office ! Que haute est cette dignité Dont vous tenez l'autorité De faire ce grand sacrifice !
Deux mots sacrés et souverains Font descendre un dieu dans vos mains ; Vous le prenez dans votre bouche ; Et dans ces festins solennels
Cette même main qui le touche Le donne au reste des mortels. Que ces mains doivent être pures ! Que cette bouche, que ce lieu
Où loge si souvent un dieu Doit être bien purgé d'ordures ! Ô prêtres, que tout votre corps Doit avoir dedans et dehors
Une intégrité consommée ! Et qu'il faut voir de sainteté Dans cette demeure animée De l'auteur de la pureté !
Une bouche si souvent prête À recevoir le sacrement Doit prendre garde exactement Qu'il n'en sorte rien que d'honnête.
Loin tous inutiles discours D'un organe qui tous les jours À Jésus-Christ sert de passage ! Point, point d'entretien que fervent ;
Point d'œil que simple, chaste et sage, En qui l'approche si souvent. Vos mains, qui touchent à toute heure L'auteur de la terre et des cieux,
Doivent accompagner vos yeux À s'élever vers sa demeure. Songez bien surtout que sa loi Vous demande un sévère emploi
Qui réponde au grand nom de prêtre ; Et que lorsqu'il y dit à tous : « soyez saints comme votre maître, » Il parle aux autres moins qu'à vous.
Seigneur, qui de ce caractère Nous as daigné favoriser, Ne nous laisse pas abuser De son auguste ministère :
Aide-nous, fais-nous dignement Former un dévot sentiment Par l'assistance de tes grâces, Afin qu'en toute pureté
Nous puissions marcher sur tes traces, Et mieux servir ta majesté. Que si de l'humaine impuissance L'insensible et commun pouvoir
Relâche trop notre devoir De ce qu'il lui faut d'innocence, Fais que de sincères douleurs Effacent à force de pleurs
Tout ce qui s'y coule de vice ; Et que ravis de ta bonté, Nous attachions à ton service Une humble et ferme volonté.
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