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1873

LE NAUFRAGEUR

Tristan CORBIÈRE

Si ce n'était pas vrai — Que je crève ! J'ai vu dans mes yeux, dans mon rêve, La NOTRE-DAME DES BRISANS Qui jetait à ses pauvres gens

Un gros navire sur leur grève… Sur la grève des Kerlouans Aussi goélands que les goélands. Le sort est dans l'eau : le cormoran nage,

Le vent bat en côte, et c'est le Mois Noir… Oh ! moi je sens bien de loin le naufrage ! Moi j'entends là-haut chasser le nuage. Moi je vois profond dans la nuit, sans voir !

Moi je siffle quand la mer gronde, Oiseau de malheur à poil roux !… J'ai promis aux douaniers de ronde, Leur part, pour rester dans leurs trous…

Que je sois seul ! — oiseau d'épave Sur les brisans que la mer lave… Oiseau de malheur à poil roux ! — Et qu'il vente la peau du diable !

Je sens ça déjà sous ma peau. La mer moutonne !… — Ho, mon troupeau ! — C'est moi le berger, sur le sable… L'enfer fait l'amour. — Je ris comme un mort —

Sautez sous le Hû !… le Hû des rafales, Sur les noirs taureaux sourds, blanches cavales ! Votre écume à moi, cavales d'Armor ! Et vos crins au vent !… — Je ris comme un mort —

Mon père était un vieux saltin, Ma mère une vieille morgate… Une nuit, sonna le tocsin : — Vite à la côte : une frégate ! —

… Et dans la nuit, jusqu'au matin, Ils ont tout rincé la frégate… — Mais il dort mort le vieux saltin, Et morte la vieille morgate…

Là-haut, dans le paradis saint Ils n'ont plus besoin de frégate.

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