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1925

POUR LES RUSSES

François COPPÉE

Oui, toute âme française est de pitié saisie Devant l’affreux carnage où, sur le sol d’Asie, Les Russes tombent par milliers ; Car ces cadavres froids que le vautour dévore,

Nous les nommions hier, nous les nommons encore Nos amis et nos alliés. Sous la trombe de fer qui tue ou qui mutile, Ces marins, ces héros, luttant cent contre mille,

Dans la rade de Chémulpo, Criblés de fleurs, naguère ils visitaient la France, Et devant eux un souffle enivrant d’espérance Fit palpiter notre drapeau.

Ce Tsar qui désirait la paix universelle, Et qui, lorsque le sang de son peuple ruisselle, Est si malheureux aujourd’hui, Il vint vers nous, les mains loyalement tendues,

Il vint et traversa des foules éperdues Où tous les cœurs battaient pour lui. Voilà des vérités ; il faut les faire entendre. C’est grâce au magnanime empereur Alexandre

Qui, par malheur, a peu vécu, Que, de son grand désastre encore endolorie Et sous tant de haineux regards, notre patrie A relevé son front vaincu.

Ce fut alors pour nous la paix, mais digne et fière. Sans angoisse on pouvait songer à la frontière Dont fut reculé le poteau. Le peuple russe et nous, après ces nobles fêtes,

Nous tenions le danger des injustes conquêtes Entre les pinces d’un étau. Ces choses se passaient voilà très peu d’années. Mais, hélas ! un seul jour change les destinées

Des hommes comme des États. C’est là-bas maintenant qu’il faut que le sang pleuve. Du moins qu’ils sachent bien, nos amis dans l’épreuve, Que nos cœurs ne sont pas ingrats.

En Occident, plus d’un est égoïste et lâche. Mais la France comprend leur héroïque tâche Et le dit par ma faible voix. Ils protègent l’Europe, ils en sont la cuirasse,

Et, quand ils meurent, c’est pour nous, pour notre race Et son signe éternel, la Croix. Pourtant ne croyez pas que le poète oublie Que la guerre est souvent une atroce folie.

Les lauriers coûtent trop de sang. Que de mères en deuil qui pleurent sous leurs voiles, Et que de morts couchés sous les froides étoiles ! Je frémis rien qu’en y pensant.

Mais la nation russe a le bon droit pour elle ; Car, au fond de l’Asie innombrable et cruelle, Sommeille un grand péril, toujours. J’admire ce rempart de vaillants cœurs qui barre

Le vieux chemin tracé par la marche barbare Des Attilas et des Timours. Jadis, la France, qui ne s’est jamais trompée Sur son devoir, d’instinct eût saisi son épée.

Aujourd’hui son geste est moins prompt. Aux Russes adressons nos vœux et nos prières ; Leurs âmes à la fois pieuses et guerrières Seront tristes, mais comprendront.

Oh ! qu’enfin le lointain Mikado, sur son trône, Entende leur canon à l’invasion jaune Jeter le dernier : « Quos ego ! » Que leurs revanches soient superbes et prochaines !

Stcessel dans Port-Arthur, c’est Masséna dans Gênes, Souhaitons-leur un Marengo !

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