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1925

LE SIÈGE DE PARIS

François COPPÉE

Les troupeaux poussiéreux et gris Qui promettent maigre ripaille Ruminent, couchés sur la paille, Dans tous les jardins de Paris.

Mais le passant mélancolique Ne trouve dans tout ce bétail Ni d’ensemble ni de détail Empreint d’un charme bucolique ;

Ces grands bœufs aux gens peu frugaux Font rêver des repas d’Homère, Et cet agneau tétant sa mère N’est qu’un avenir de gigots.

Ils ont faim et froid, ils sont mornes. L’un contre l’autre acoquinés, Ils ont des airs de condamnés Et baissent tristement leurs cornes.

Le pourceau dormant au soleil Frémit au contact d’une mouche Dont l’ardent aiguillon le touche Et le fait geindre en son sommeil.

Et dans leurs clôtures de planches Ils semblent, pauvres animaux, Savoir qu’au bout de tous ces maux Ils seront mangés par éclanches.

— Mais n’ayons pas naïvement De pitié pour cette hécatombe ; Car j’entends, dans le soir qui tombe, Les durs clairons d’un régiment,

Et, songeant au temps où nous sommes, Sombre, j’ai murmuré bien bas : « O troupeaux, ne vous plaignez pas De la férocité des hommes ! »

L’été, sous la claire nuit bleue, Galopant le long des moissons, Les omnibus de la banlieue Rentraient, le soir, pleins de chansons.

Les grisettes sur ces voitures Grimpaient avec les calicots. On avait mangé des fritures Et cueilli des coquelicots.

Les moustaches frôlaient les joues, Car dans l’ombre on peut tout oser, Le bruit des grelots et des roues Étouffant le bruit d’un baiser.

Et l’on revenait, sous les branches, De Boulogne ou de Charenton, Les bras noirs sur les tailles blanches, Tout en jouant du mirliton.

— Or j’ai revu ces voiturées, Mais non plus telles que jadis, Par les amusantes soirées Des dimanches et des lundis.

Le drapeau blanc de l’ambulance Pendait, morne, auprès du cocher. C’est au petit pas, en silence, Que leurs chevaux devaient marcher.

Elles glissaient comme des ombres, Et les passants, d’horreur saisis, Voyaient par les portières sombres Passer des canons de fusils.

Ceux de la bataille dernière Revenaient là, tristes et lents, Et l’on souffrait à chaque ornière Qui secouait leurs fronts ballants.

Ils ont fait à peine deux lieues, Ces ironiques omnibus Pleins de blessés aux vestes bleues Qu’ensanglanta l’éclat d’obus.

Ce convoi de coucous qui passe Semble nous faire réfléchir A l’étroitesse de l’espace Qui nous reste encor pour mourir ;

Et, malgré mes pleurs de souffrance, J’ai pu lire sur leurs panneaux Les noms des frontières de France : Courbevoie, Asnières, Puteaux.

L’œil ouvert sur l’horizon, On m’a mis en sentinelle. — Comme l’arrière-saison Est morose et solennelle !

Un long convoi de blessés, Funèbre, franchit nos portes. — Combien sous ces vents glacés S’envolent de feuilles mortes ?

On a vaincu cependant, Mais nos pertes sont trop sûres. — Pourquoi ce soir l’occident Saigne-t-il par vingt blessures ?

Dans tes vieux murs, ô Paris, Nous tiendrons, forts et fidèles. — Qu’il fait mal, dans ce ciel gris, Le départ des hirondelles.

Furieux de la double étape, Les soldats n’ont pas le cœur gai ; On a donné plus d’une tape Au petit tambour fatigué.

Mais, quand il a taillé la soupe, Coupé le bois et fait du feu, On laisse enfin l’enfant de troupe Se coucher et dormir un peu.

Les vétérans sont là, farouches, A ce bivouac qu’on voit briller ; Et d’un sac rempli de cartouches L’enfant s’est fait un oreiller.

Le sac est si gonflé qu’il crève, La poudre à terre se répand ; Mais l’orphelin sommeille et rêve A trois pas du foyer flambant.

Rien qu’une étincelle, une seule ! Tout est dit — Cela fait frémir ! Comme une vigilante aïeule, La mort le regarde dormir.

— Mais non ! Lorsque par les espaces L’hirondelle fuyant l’hiver Repose un peu ses ailes lasses Sur l’onde en courroux de la mer,

La lame énorme, dont la chute Pourrait écraser un vaisseau, Offre un repos d’une minute A la fatigue de l’oiseau-

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