Par un après-midi torride, Dans un faubourg pauvre, à Paris, Un franc-maçon du cru préside La distribution des prix..
Très débraillé, fort comme un buffle, Les mains sales, le linge idem, C'est vraiment un terrible mufle, C'est le Mufle avec un grand èM.
Sur les enfants de la laïque Son éloquence va pleuvoir. Le buste de la république Orne la tente de Belloir.
La foule en habit des dimanches, Béante, regarde briller Les volumes dorés sur tranches Et les couronnes de papier.
On transpire. L'air se fait rare. Partout èR. èfF. en lettres d'or. Dans un coin rugit la fanfare. Bref, c'est l'ordinaire décor.
Mais écoutons. Tout bruit s'apaise. L'orchestre de cuivre strident Vient d'achever la « Marseillaise ». La parole est au président.
« Le Vénérable de ma Loge M'ayant désigné tout exprès Pour vous faire aujourd'hui l'éloge De notre siècle de progrès,
« Je vais tâcher, jeunes élèves, De déposer dans vos cerveaux, En formules simples et brèves, Le programme des temps nouveaux.
« Naguère, en des fêtes pareilles, — Je n'y puis penser sans dégoût, — On vous rebattait les oreilles De contes à dormir debout.
Il fallait être des modèles De vertu. Toujours le devoir ! Sur vos esprits, tristes chandelles, Le passé mettait l'éteignoir.
«C'était le bon Dieu, la famille, Un tas de choses à chérir, Et le drapeau, cette guenille Pour laquelle il fallait mourir.
«O jeunesse républicaine, Depuis lors, nous avons marché ; Et Dieu n'est plus qu'une rengaine, Et la patrie un vieux cliché.
«La morale, autre vain problème ! Mais nous vous tirons d'embarras Par la devise de Thélème. La voici : « Fais ce que voudras ! »
«La famille garde sa force Encore un peu. C'est un instinct. Déjà pourtant, grâce au divorce, Ce joug ridicule est atteint.
« Peut-être serait-il précoce D'abandonner papa, maman Et de planter là femme et gosse ? Mais tout ça, c'est du vieux roman.
« Bientôt l'amour mâle ou femelle Sera tout à fait libre, et puis L'État nourrira, pêle-mêle, La marmaille comme à Cempuis.
« Oh ! la Sociale, la vraie ! Quand nous l'aurons, quel paradis ! Cependant le bourgeois s'effraie. Prenons garde, je vous le dis.
« Sa prudence veille, alarmée, Sur la caisse. Tout doucement Détruisons l'Église et l'Armée. Cela suffit — pour le moment.
« Voyez, il ne s'en émeut guère, Le bourgeois lâche et jouisseur ; Car il a très peur de la guerre Et croit être libre penseur.
« Lorsque nous crachons à la face Des soldats, semble-t-il le voir ? Se fâche-t-il quand on remplace Une croix par un urinoir !
« Vieux carcan, à peine il se cabre. Nous le dompterons, c'est fatal. Donc, guerre à la calotte, au sabre, Et — demain — guerre au capital !
« Heureux enfants, nos chers élèves, Quel avenir vous est ouvert ! Vous réaliserez les rêves Pour lesquels nous avons souffert.
« C'est parce que nous combattîmes Les cocardiers, les cléricaux, Que vous serez — ô jours sublimes ! — Tous heureux, bons, libres, égaux !
« Pour garder son pouvoir factice, Il vous dit, le bourgeois pervers, Que la souffrance et l'injustice Vivront autant que l'univers.
« Non ! La Science — la Science ! — Donnera — comptez là-dessus — Aux crétins de l'intelligence Et redressera les bossus.
« Car sa puissance est infinie. On vendra — ce temps n'est pas loin — Bonheur, force, beauté, génie, Au laboratoire du coin.
« Plus de mal moral ou physique. C'est en souriant qu'on mourra. Quel idéal !… Allez, musique, Et jouez-nous le Ça ira »
Voilà pourtant ce qu'on leur conte, Aux malheureux petits Français, Et — c'est le comble de la honte — Les imposteurs ont du succès.
Un tas de brutes et de lâches, Voilà ce qu'ils feront de toi, Voilà le poison que tu mâches, Peuple jadis si plein de foi !
Est-il vrai que rien ne t'en reste Et dois-tu donc finir ainsi, Toi que, pour son œuvre et son geste, Dieu même a si souvent choisi ?
Quoi ? Ni prière ni bravoure ? Et vous écoutez sans horreur, Fils des Croisés de la Mansoure Et des soldats de l'Empereur !
Quoi ? Plus d'espoir devant les tombes, De tendresse autour des berceaux ? Pauvre peuple, on veut que tu tombes Dans l'abjection des pourceaux.
Quoi ? La triomphante matière Traînerait, liée à son char, Notre nation prisonnière ?… Non, c'est faux ! C'est un cauchemar !
Non, je prévois la délivrance. Notre sang va se révolter. Quinze siècles de vieille France Se dresseront pour protester ;
Et déjà dans un vent de flamme, Le vent des orages prochains, Je crois respirer la grande âme De nos héros et de nos saints.
Car la Race est là, quoi qu'on dise ; Et j'espère, et je vois là-bas Des femmes entrer à l'église, Des enfants jouer aux soldats.
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