LE poète enivré de ses jeunes fureurs, Fuyant de l'envieux les bassesses obscures, Se transporte en esprit dans les races futures, Et, promenant ses pas sous le bois égarés,
Des poètes divins relit les vers sacrés. Leurs triomphes n'ont point abattu son courage. Il mesure leur vol qui plane d'âge en âge. L'ardeur de suivre aussi cet illustre chemin
Soulève ses cheveux, aiguillonne sa main. Il ferme le volume, il erre, il se tourmente ; Des vers tumultueux de sa bouche éloquente Roulent. Seul avec lui, superbe et satisfait,
Il s'écoute chanter, se récite, se plaît, Et puis quand de la nuit les heures pacifiques Ont calmé de ses sens ces vagues poétiques, Il reprend son travail. Consterné, furieux,
Il n'y voit que défauts qui lui choquent les yeux. Il jure d'oublier sa fatale manie, Les muses, ses projets. Mais bientôt son génie, Prompt à se rallumer, en de nouveaux transports
S'élance, et se raidit à de nouveaux efforts. Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre, Consacrée au repos. O silence de l'ombre, Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris
De la rive aréneuse où se brise Téthys. Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre. Comme un fier météore, en ton brûlant délire, Lance-toi dans l'espace ; et pour franchir les airs,
Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs, Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, élancés de mon âme, Veulent parler aux dieux, et volent où reluit
L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit. Accours, grande nature, ô mère du génie ; Accours, reine du monde, éternelle Uranie. Soit que tes pas divins sur l'astre du lion
Ou sur les triples feux du superbe Orion Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive emportée, Tu suives les détours de la voie argentée, Soleils amoncelés dans le céleste azur,
Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur, Descends ; non, porte-moi sur ta route brûlante, Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente. Déjà ce corps pesant se détache de moi.
Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi. Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage. Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur
Entre le jour et moi l'impénétrable mur. Plus de nuit, et mon œil et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle. Me voici sur les feux que le langage humain
Nomme Cassiopée et l'Ourse et le Dauphin. Maintenant la couronne autour de moi s'embrase. Ici l'Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase. Et voici que plus loin le Serpent tortueux
Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux. Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes. Abîmes de clartés, où, libre de ses fers,
L'homme siège au conseil qui créa l'univers ; Où l'âme, remontant à sa grande origine, Sent qu'elle est une part de l'essence divine.
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