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1790

L'Art d'Aimer

André CHÉNIER

FLORE met plus d'un jour à finir une rose. Plus d'un jour fait l'ombrage où Palès se repose ; Et plus d'un soleil dore, au penchant des coteaux, Les grappes de Bacchus, ces rivales des eaux.

Qu'ainsi ton doux projet en silence mûrisse, Que sous tes pas certains la route s'aplanisse, Q'un œil sûr te dirige ; et de loin, avec art, Dispose ces ressorts que l'on nomme hasard.

Mais souvent un jeune homme, aspirant à la gloire De venir, voir, et vaincre, et prôner sa victoire, Vole, et hâtant l'assaut qu'il eût dû préparer,Vole, et hâtant l'assaut qu'il eût dû préparer, L'imprudent a voulu cueillir avant l'automne

L'espoir à peine éclos d'une riche Pomone ; Il a coupé ses blés quand les jeunes moissons Ne passaient point encor les timides gazons. Le danger, c'est ainsi que leur bouche l'appelle,

D'abord, effraie ou semble effrayer une belle ; Prudence, adresse, temps, savent l'accoutumer A le voir sans le craindre et bientôt à l'aimer. Quand Junon sur l'Ida plut au maître du monde,

Xanthus l'avait tenue au cristal de son onde, Et sur sa peau vermeille une savante main Fit distiller la rose et les flots de jasmin. Cultivez vos attraits ; la plus belle nature

Veut les soins délicats d'une aimable culture. Mais si l'usage est doux, l'abus est odieux. Des parfums entassés l'amas fastidieux, De la triste laideur trop impuissantes armes,

A d'indignes soupçons exposerait vos charmes. Que dans vos vêtements le goût seul consulté N'étale qu'élégance et que simplicité. L'or ni les diamants n'embellissent les belles ;

Le goût est leur richesse, et, tout-puissant comme elles, Il sait créer de rien leurs plus beaux ornements ; Et tout est sous ses doigts l'or et les diamants. J'aime un sein qui palpite et soulève une gaze.

L'heureuse volupté se plaît, dans son extase, A fouler mollement ces habits radieux Que déploie au Cathay le ver industrieux. Le coton mol et souple, en une trame habile,

Sur les bords indiens, pour vous prépare et file Ce tissu transparent, ce réseau de Vulcain, Qui perfide et propice à l'amant incertain, Lui semble un voile d'air, un nuage liquide,

Où Vénus se dérobe et fuit son œil avide. Sur ses membres ........................................................Sur ses membres ........................................................ S'étend le doux réseau d'une peau diaphane.S'étend le doux réseau d'une peau diaphane. Quand la gaze ou le lin, barrière mal tissue,

Qui la couvre ou plutôt la découvre à sa vue, Suivant de tout son corps les détours gracieux, C'est par ses vêtements qu'elle est nue à tes yeux. La sombre défiance assiège en vain ta trace,

Il faut oser. L'amour favorise l'audace. Les ruses des mortels n'éludèrent jamais D'un enfant et d'un dieu les ruses et les traits. Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible ?

Que servit à Junon son Argus si terrible ? Ce front d'inquiétude armé de toutes parts, Où veillaient à la fois cent farouches regards ? Si d'un mot échappé l'outrageuse rudesse

A pu blesser l'amour et sa délicatesse, Immobile il gémit ; songe à tout expier. Sans honte, sans réserve, il faut s'humilier ; Tombe même à genoux, bien loin de te défendre ;

Tu le verras soudain plus amoureux, plus tendre, Courir et t'arrêter, et lui-même à genoux Accuser en pleurant son injuste courroux. Mais souvent malgré toi, sans fiel ni sans injure,

Ta bouche d'un trait vif aiguise la piqûre ; Le trait vole, tu veux le rappeler en vain ; Ton amant consterné dévore son chagrin. Ou bien d'un dur refus l'inflexible constance

De ses feux tout un jour a trompé l'espérance. Il boude ; un peu d'aigreur, un mot même douteux Peut tourner la querelle en débat sérieux. Oh ! trop heureuse alors si, pour fuir cet orage,

Les Grâces t'ont donné leur divin badinage, Cet air humble et soumis de n'oser l'approcher, D'avoir peur de ses yeux et de t'aller cacher, Et de mille autres jeux l'inévitable adresse,

De mille mots plaisants l'aimable gentillesse, Enfin tous ces détours dont le charme ingénu Force un rire amoureux vainement retenu. Il t'embrasse, il te tient, plus que jamais il t'aime ;

C'est ton tour maintenant de le bouder lui-même. Loin de s'en effrayer, il rit, et mes secrets L'ont instruit des moyens de ramener la paix. Sache inventer pour lui mille tendres folies.Sache inventer pour lui mille tendres folies.

Il faut, en le grondant, le serrer dans tes bras ; Lui dire, en le baisant, que tu ne l'aimes pas ; Et les reproches feints, la colère badine ; Et des mots caressants la mollesse enfantine ;

Et de mille baisers l'implacable fureur.Et de mille baisers l'implacable fureur. Souvent d'un peu d'humeur, d'un moment de caprice (Toute belle a les siens) il ressent l'injustice ; Il se désole, il crie, il est trompé, trahi ;

Tu ne mérites pas un amant tel que lui ; Il a le cœur si bon ! Sa sottise est extrême ! Il te hait, te maudit ; plus que jamais il t'aime. Crains que l'ennui fatal dans son cœur introduit

Puisse compter les pas de l'heure qui s'enfuit. Il est, pour la tromper, un aimable artifice : Amuse-la des jeux qu'invente le caprice ; Lasse sa patience à mille tours malins,

Ris-toi de sa faiblesse et de ses cris mutins. Tu braves tant de fois sa menace éprouvée, Elle vole, tu fuis ; la main déjà levée, Elle te tient, te presse ; elle va te punir.

Mais vos bouches déjà ne cherchent qu'à s'unir. Le ciel d'un feu plus beau luit après un orage. L'amour fait à Paphos naître plus d'un nuage, Mais c'est le souffle pur qui rend l'éclat à l'or,

Et la peine en amour est un plaisir encor. Le hasard à ton gré n'est pas toujours docile. Une belle est un bien si léger, si mobile ! Souvent tes doux projets, médités à loisir,

D'avance destinaient la journée au plaisir ; Non, elle ne veut pas. D'autres soins occupée, Tu vois avec douleur ton attente échappée. Surtout point de contrainte. Espère un plus beau jour.

Imprudent qui fatigue et tourmente l'amour. Essaye avec les pleurs, les tendres doléances, De faire à ses desseins de douces violences. Sinon, tu vas l'aigrir ; tu te perds. La beauté,

Je te l'ai fait entendre, aime sa volonté. Son cœur impatient, que la contrainte blesse, Se dépite : il est dur de n'être pas maîtresse. Prends-y garde : une fois le ramier envolé

Dans sa cage confuse est en vain rappelé. Cède ; assieds-toi près d'elle ; et, soumis avec grâce, D'un ton un peu plus froid, sans aigreur ni menace, Dis-lui que de tes vœux son plaisir est la loi.

Va, tu n'y perdras rien, repose-toi sur moi. Complaisance a toujours la victoire propice. Souvent de tes désirs l'utile sacrifice, Comme un jeune rameau planté dans la saison,

Te rendra de doux fruits une longue moisson. Flore a pour les amants ses corbeilles fertiles ; Et les fleurs, dans les jeux, ne sont pas inutiles. Les fleurs vengent souvent un amant courroucé

Qui feint sur un seul mot de paraître offensé. Il poursuit son espiègle, il la tient, il la presse ; Et, fixant de ses flancs l'indocile souplesse, D'un faisceau de bouquet eu cachette apporté

Châtie, en badinant, sa coupable beauté, La fait taire et la gronde, et d'un maître sévère Imite, avec amour, la plainte et la colère ; Et négligeant ses cris, sa lutte, ses transports ;

Arme le fouet léger de rapides efforts, Frappe et frappe sans cesse, et s'irrite et menace, Et force enfin sa bouche à lui demander grâce. Telle Vénus souvent, aux genoux d'Adonis,

Vit des taches de rose empreintes sur ses lis. Tel l'Amour, enchanté d'un si doux badinage, Loin des yeux de sa mère, en un charmant rivage, Caressait sa Psyché dans leurs jeux enfantins,

Et de lacets dorés chargeait ses belles mains. Fontenay ! lieu qu'Amour fit naître avec la rose, J'irai (sur cet espoir mon âme se repose), J'irai te voir, et Flore et le ciel qui te luit.

Là je contemple enfin (ma déesse m'y suit), Sur un lit que je cueille en tes riants asiles, Ses appas, sa pudeur, et ses fuites agiles, Et dans la rose en feu l'albâtre confondu,

Comme un ruisseau de lait sur la pourpre étendu. Une jeune beauté par lui seul affermie, Quand la troupe aux cent yeux est enfin endormie, De son lit qui pleurait l'absent trop attendu

Fuit, se glisse, et d'un pied muet et suspendu Au jeune impatient va, d'aise palpitante, Ouvrir enfin la porte amie et confidente ; Et sa main, devant elle, interroge sans bruit

Et sa route peureuse et les murs et la nuit. Il apprend aux soupirs à s'exhaler à peine ;Il apprend aux soupirs à s'exhaler à peine ; Il instruit, près des murs qui pourraient vous ouïr, Vos baisers à se taire et ne vous point trahir.

......................................... L'obstacle encourage l'amour. J'épargne le chevreuil que nul bois, nul détour Ne dérobe à mes traits dans la vaste campagne ; Je veux le suivre au haut de la sombre montagne,

Et, trempé de sueurs, affronter en courant La ronce hérissée et l'orageux torrent. De tes traits languissants observe la pâleur ; Si telle est des amants l'amoureuse couleur.

Procris, pâle et mourante, aux bois suivait Céphale. Vois, pour Endymion, Phœbé mourante et pâle, Vois d'Alphée éploré pâlir le front vermeil, Et la pâle Clytie amante du soleil.

Quand l'ardente saison fait aimer les ruisseaux, A l'heure où, vers le soir, cherchant le frais des eaux, La belle nonchalante à l'ombre se promène ; Que sa bouche entr'ouverte et que sa pure haleine,

Et son sein plus ému de tendresse et de vœux, Appellent le baiser et respirent ses feux ; Que l'amant peut venir, et qu'il n'a plus à craindre La raison qui mollit et commence à le plaindre ;

Que sur tout son visage, ardente et jeune fleur, Se répand un sourire insensible et rêveur ; Que son cou faible et lent ne soutient plus sa tête ; Que ses yeux, dans sa course incertaine et muette,

Sous leur longue paupière à peine ouverte au jour Languissent mollement et sont noyés d'amour. Aux signes de l'aimant statue obéissante,Aux signes de l'aimant statue obéissante, S'enflamme au seul aspect d'un feu contagieux.

Ainsi, quand au hasard un doigt harmonieux Agite et fait parler une corde sonore, Une autre corde au loin qu'on négligeait encore D'elle-même résonne, éveillée à ce bruit,

Et s'unit à sa sœur, et l'écoute et la suit. Aux bords où l'on voit naître et l'Euphrate et le jour, Plus d'obstacle et de crainte environne l'amour. Aussi ...........................................................................................

… Sans se pouvoir parler même des yeux, On se parle, on se voit. Leur cœur ingénieux Donne à tout une voix entendue et muette, Tout de leurs doux pensers est le doux interprète.

Désirs, crainte, serments, caresse, injure, pleurs, Leurs dons savent tout dire ; ils s'écrivent des fleurs. Par la tulipe ardente une flamme est jurée ; L'amarante immortelle atteste sa durée ;

L'œillet gronde une belle. Un lis vient l'apaiser. L'iris est un soupir ; la rose est un baiser. C'est ainsi chaque jour qu'une sultane heureuse Lit en bouquet la lettre odorante, amoureuse.

Elle pare son sein de soupirs et de vœux ; Et des billets d'amour embaument ses cheveux. Offrons tout ce qu'on doit d'encens, d'honneurs suprêmes Aux dieux, à la beauté plus divine qu'eux-mêmes.

Puisse aux vallons d'Hémus, où les rocs et les bois Admirèrent d'Orphée et suivirent la voix, L'Hèbre ne m'avoir pas en vain donné naissance ! Les muses avec moi vont connaître Byzance ;

Et si le ciel se prête à mes efforts heureux, De la Grèce oubliée enfant plus généreux, Sur ses rives jadis si noblement fécondes, Du Permesse égaré je ramène les ondes.

Pour la première fois de sa honte étonné, Le farouche turban, jaloux et consterné, D'un sérail oppresseur, noir séjour des alarmes, Entendra nos accents et l'amour et vos charmes.

C'est là, non loin des flots dont l'amère rigueur Osa ravir Sestos au nocturne nageur, Qu'en des jardins chéris des eaux et du zéphyre, Pour vous, rayonnant d'or, de jaspe, de porphyre,

Un temple par mes mains doit s'élever un jour. Sous vos lois j'y rassemble une superbe cour Où de tous les climats brillent toutes les belles : Elles règnent sur tout et vous régnez sur elles.

Là des filles d'Indus l'essaim noble et pompeux, Les vierges de Tamise, au cœur tendre, aux yeux bleus, De Tibre et d'Éridan les flatteuses sirènes, Et du blond Eurotas les touchantes Hélènes,

Et celles de Colchos, jeune et riche trésor, Plus beau que la toison étincelante d'or, Et celles qui, du Rhin l'ornement et la gloire, Vont dans ses froids torrents baigner leurs pieds d'ivoire,

Toutes enfin, ce bord sera tout l'univers.Toutes enfin, ce bord sera tout l'univers. L'amour croît par l'exemple, et vit d'illusions. Belles, étudiez ces tendres fictions Que les poètes saints, en leurs douces ivresses,

Inventent dans la joie aux bras de leurs maîtresses : De tout aimable objet Jupiter enflammé, Et le dieu des combats par Vénus désarmé, Quand, la tête en son sein mollement étendue,

Aux lèvres de Vénus son âme est suspendue, Et dans ses yeux divins oubliant les hasards, Nourrit d'un long amour ses avides regards ; Quels appas trop chéris mirent Pergame en cendre ;

Quelles trois déités un berger vit descendre, Qui, pour briguer la pomme abandonnant les cieux, De leurs charmes rivaux enivrèrent ses yeux ; Et le sang d'Adonis, et la blanche hyacinthe

Dont la feuille respire une amoureuse plainte ; Et la triste Syrinx aux mobiles roseaux, Et Daphné de lauriers peuplant le bord des eaux ; Herminie aux forêts révélant ses blessures ;

Les grottes, de Médor confidentes parjures ; Et les ruses d'Armide, et l'amoureux repos Où, sur des lits de fleurs, languissent les héros ; Et le myrte vivant aux bocages d'Alcine.

Les Grâces dont les soins ont élevé Racine Aiment à répéter ses écrits enchanteurs, Tendres comme leurs yeux, doux comme leurs faveurs, Belles, ces chants divins sont nés pour votre bouche.

La lyre de Le Brun, qui vous plaît et vous touche, Tantôt de l'élégie exhale les soupirs, Tantôt au lit d'amour éveille les plaisirs. Suivez de sa Psyché la gloire et les alarmes ;

Elle-même voulut qu'il célébrât ses charmes, Qu'Amour vînt pour l'entendre ; et dans ces chants heureux Il la trouva plus belle et redoubla ses feux. Mon berceau n'a point vu luire un même génie :

Ma Lycoris pourtant ne sera point bannie. Comme eux, aux traits d'Amour j'abandonnai mon cœur, Et mon vers a peut-être aussi quelque douceur.

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