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1790

Fragments de comédie

André CHÉNIER

BONJOUR, salut. Paix ! je suis l'orateur, Ou le prologue envoyé de l'auteur. Si vous avez feuilleté quelques pages, Tout ce cortège aux folâtres visages,

Ces chœurs dansants, et ces ris un peu fous, Vous font juger assez que devant vous Se vient montrer la gente comédie ; Non cette froide, insipide, étourdie,

Qui ne dit rien, et se pare aujourd'hui De mots fardés, de grimace, d'ennui, De plats sermons ; mais celle que l'Attique Vit s'agiter sur son théâtre antique.

Le bon rimeur qui fait que nous voici A d'autres dieux fut dévot jusqu'ici. Ses vers, amants des forêts solitaires, S'embellissaient d'études plus sévères.

Mais de sa route il faut quelques instants Qu'il se détourne. Un tas de charlatans, De vils escrocs, à qui chacun fait fête, Ont de sa bile excité la tempête.

Or, comme il faut, pour flétrir ces pervers, Les saupoudrer de caustiques amers, Il veut contre eux, pour signaler sa haine Ressusciter la scène athénienne.

Et c'est par nous qu'étalant une voix Neuve aujourd'hui, populaire autrefois, Il les fustige, et sur leur dos profane Fait pétiller le sel d'Aristophane.

Ce Grec railleur, une fois trop mordant, Contre Socrate envenima sa dent. Mais il eut tout, esprit, force, harmonie, Invention, gaîté, grâce, génie.

De son vers fin les âcres aiguillons Faisaient merveille à larder les félons. Et suis marri que notre grand Voltaire, Que l'on croit plus qu'à Rome le saint-père,

A tout propos nous le dénigre, au lieu D'étudier pour le connaître un peu. De ce rieur que chérissait la Grèce, Il eut l'esprit, la verve, la finesse ;

Faut-il soi-même (et c'est ce qu'il fait, lui) Se souffleter sur la face d'autrui ? Sus. Ouvrez donc de grands yeux. Notre scène Va vous offrir toute la vie humaine :

Vous, vos amis ; miracles et jongleurs, Songes, esprits, prophètes, bateleurs, Contes sacrés, sottises qu'il faut croire, Dupes, fripons. Bref, toute votre histoire ;

Si, qu'entre vous vous regardant au nez Vous riez bien de vous voir bien bernés. Mais quoi ! j'entends une gent débonnaire Qui vient me dire : — Hélas ! comment se plaire

Aux petits vers qui fessent le prochain ? — Oui, mais que diable ! on se lasse à la fin. Je sais qu'il est permis d'être un peu bête. Mais quand partout, prêt à courber la tête,

Le genre humain de boue enseveli, Bien orgueilleux d'être bien avili, Lèche en tremblant toute main qui l'assomme L'honneur s'en mêle. Alors en honnête homme

Ne peut-on pas, les verges à la main, D'un vers aigu fesser le sot prochain, Le démasquer, et lui faire connaître Qu'on le connaît ? — Il rougira peut-être.

— Mes chers amis, rougissez, rougissez, Je vous connais, et vous serez fessés. Pour votre bien il faut qu'on vous étrille. Confessez-moi votre humble peccadille.

Eh bien ? partout mensonge respecté, Fourbe adorée et bon sens insulté ! Sottise altière, et de soi-même enflée ! Raison proscrite et vérité sifflée !

Et vous absurde après cela ? non pas, Non, je ne puis. Trop énorme est le cas. Venez, venez. Sur votre large échine, Je vous prépare un peu de discipline.

Aussi dit-on qu'il faut, en bon chrétien, Bien châtier ceux-là qu'on aime bien. Mes bien-aimés, le fouet qui va vous cuire Vous instruira, si l'on peut vous instruire,

Si, par après, malgré mes soins pieux, Bien corrigés, vous ne valez pas mieux, A votre dam. Vôtre sera la honte, Et devant dieu je n'en rendrai pas compte.

J'accuserai votre esprit corrompu, Car j'aurai fait tout ce que j'aurai pu. Maintenant la loi sacrée Veut que j'appelle à nos chœurs

Pallas amante des chœurs ; Vierge à l'hymen indocile, Qui règne sur notre ville ; Qui tient les clefs de nos murs,

Parais, ô vierge immortelle O toi qui hais les tyrans ; Le peuple des femmes t'appelle. Mène avec toi dans ces lieux

La paix amante des fêtes. Venez aussi toutes deux, Paisibles et favorables, O déesses vénérables,

Dans vos bois mystérieux, Où sur vos saintes orgies Nul homme ne porte les yeux : Lorsqu'aux lampes étincellent

Vos fronts immortels, radieux, Venez, venez toutes deux, Vénérables Thesmophores, Si jamais à notre voix,

Vous avez daigné descendre, Daignez, daignez nous entendre, Venez, venez cette fois. Oh !Oh !

Pourquoi non ?Pourquoi non ? Madame, un étranger,Madame, un étranger, Un inconnu ? Monsieur, dans ma famille

Il ne l'est point. De plus, monsieur, ma fille Peut bien sur moi s'en reposer en paix, Et vous aussi. Je sais ce que je fais. Soit. Pardonnez, madame, etc…

Vous verrez donc le diable Oui. Le beau sort ! Vous voudriez être à ma place ?

Fort. Vous fatiguer ainsi de leur folie ! Oh ! sans murmure un quart d'heure on s'ennuie. Vous laisser seul avec cet impudent !

Maman le veut. Oui, le trait est prudent. Mais j'ai, je crois, assez de ma prudence. Et voilà, certe, un ton de défiance…

J'ai donc besoin de vous pour m'éclairer, Et loin de vous je pourrais m'égarer ? Non, mon Dieu, non. Mais qu'a-t-il donc affaire De vous parler ? Vous n'êtes point sorcière.

Que vous veut-il ? Nous le saurons. Adieu. Ne boudez pas. Allons, quittons ce lieu.

Descendons tous chez moi. Croyez, vous dis-je, Qu'il le fera. D'honneur, un tel prodige !

Voir des esprits ! oh ! madame ! Eh bien ? quoi ? Sans doute. Après ce que j'ai vu, ma foi,

Moi, je crois tout. Allons donc, le temps presse. Avec monsieur, ma fille, je vous laisse, Monsieur, j'attends, car dans cet entretien,

Moi seul… Eh oui, je sors, je le sais bien. Bon, bon, je vois. Vous êtes nés pour manquer de bon sens.

Moi je suis né pour rire à vos dépens. Mais les humains ont besoin d'être sots. Et, non, non, non. Mais quel trembleur vous êtes ! Vous croyez donc à tant de fortes têtes ?

Sachez de moi que ce tas de savants Ne font jamais la guerre qu'au bon sens. Les vrais savants, qui sont en petit nombre, Cherchent la paix, la solitude et l'ombre.

Leur cabinet, leurs livres, leurs amis, Font tous leurs soins. Us fuiraient d'être admis Dans la cohue, en sottises féconde, Des importants qu'on nomme le beau monde.

Sur ses travers si jamais, par hasard, Sans y penser ils jettent un regard, Il leur suffit d'en gémir ou d'en rire. Il parlent peu ; car ils ont trop à dire.

ils ne vont point endoctriner sans fruit Un monde vain, qui n'entend que le bruit. S'ils parlent, même, aucun ne les écoute ; Car ils sont vrais, simples, amis du doute.

Or ces gens-là, pour l'avenir formés, Sont peu compris, encore moins aimés. N'ayant de foi qu'à la raison sévère, Comme on les craint, on ne les aime guère.

Pour les comprendre, il faut comme eux savoir, Comme eux penser, méditer, lire, voir. Qui les connaît ? Sans orgueil, sans jactance Enveloppés d'un modeste silence,

Qui diable irait si loin les déceler ? Pour les connaître il faut leur ressembler. Si vers ceux-là nous dirigions nos armes, Je trouverais fort justes vos alarmes.

Interrogés par eux, nous serions pris, Et nous n'aurions que honte et que mépris. Mais songez-vous que tout Paris abonde D'autres savants connus de tout le monde ?

Gens qui sans choix, sans but, aveuglément, Par ton, par air, et par désœuvrement, Font à grands frais essais, expériences, Savent le nom de toutes les sciences ;

Sur tous sujets toujours parlant, citant, Jugeant, tranchant, arguant, régentant, Et savourant la douce conscience De leur mérite et de leur importance.

Par vanité, chacun fait le semblant D'apprécier leur prétendu talent, Et les exalte, et veut avoir la gloire D'être cité parmi leur auditoire.

De tout savoir ministres déclarés, Penseurs en titre, ennuyeux, révérés, Comme l'oracle on les écoute dire, On vient en foule, on bâille et l'on admire.

Or, ces savants qui, tous, en bonne foi, Sont ignorants autant que vous et moi, Nous les aurons pour nous fort à notre aise : Nous bercerons leur vanité niaise ;

Nous leur dirons qu'ils sont de grands esprits ; Qu'on ne pourrait sans eux vivre à Paris ; Que c'est sur eux que la sagesse, en France, La vérité, fondent leur espérance.

Ils le croiront. De nous ils parleront. Bien admirés, ils nous admireront ; Ils écriront. Car ils lassent la poste A voiturer et missive et riposte,

Proposant plans, problèmes, questions, A tous docteurs, à toutes nations. De là, de là, nos hérauts, nos apôtres ; Ils prêcheront pour nous en gagner d'autres,

Et nous aurons, par leur soin diligent, Beaucoup d'honneur et beaucoup plus d'argent. Entendez-vous, ou quelque peur nouvelle Obscurcit-elle encor votre cervelle ?

Il se dépouille alors, prêt à parler en maître, De ces lambeaux trompeurs qui l'ont fait méconnaître ; S'élance sur le seuil, l'arc en main ; à ses pieds Verse au carquois fatal tous les traits confiés ;

Et là : « Nous achevons un jeu lent et pénible, Princes, tentons un but plus neuf, plus accessible, Et si les dieux encor me gardent leur faveur… » Et la flèche aussitôt, docile à l'arc vengeur,

Va sur Antinoüs se fixer d'elle-même. Le fier Antinoüs, dans cet instant suprême, Tenait en main sa coupe, ouvrage précieux, Où pétillait dans l'or un vin délicieux.

La crainte, le trépas sont loin de sa pensée, Et qu'un seul homme, aux yeux d'une troupe empressée, Plus que vingt bras armés, quand son bras serait fort, Pût oser l'attaquer et lui porter la mort,

Sur ses lèvres déjà la coupe reposée Du nectar écumant lui versait la rosée, Quand le fer, qu'à grand bruit fait voler l'arc nerveux, Vient lui percer la gorge et sort dans ses cheveux.

Sa tête se renverse et l'entraîne et succombe. La coupe de sa main fuit. Il expire. Il tombe. Sa bouche, tous ses traits en longs et noirs torrents Jaillissent. Sous ses pieds agités et mourants,

Table, vases, banquet, tout tombe, tout s'écroule ; Tout est souillé de sang. De leurs sièges en foule, Ils s'élancent soudain. Confus, tumultueux, Ils errent. Leurs regards sur leurs murs somptueux

Cherchent, fouillent partout ; et rien à leur vengeance Ne présente une épée ou le fer d'une lance. Ils entourent Ulysse, et d'un œil de courroux : Malheureux étranger, si peu sûr de tes coups,

Tremble, tu paieras cher ton erreur homicide ; Ta main ne sera plus imprudente et perfide ; Du premier de nos Grecs elle tranche les jours ; Mais, malheureux, ton corps va nourrir les vautours.

Insensés ! d'une erreur ils le croyaient coupable ; Ils ne présumaient pas que ce coup formidable, Pour eux d'un même sort était l'avant-coureur. Ulysse, sur eux tous roulant avec fureur

Un regard enflammé d'une sanglante joie : Vous ne m'attendiez plus des campagnes de Troie, Lâches, qui, loin de moi dévorant ma maison, De tous mes serviteurs payant la trahison,

Osiez porter vos vœux au lit de mon épouse, Sans redouter des dieux la vengeance jalouse, Ou qu'aucun bras mortel osât me secourir ? Tremblez, lâches, tremblez : vous allez tous mourir.

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