QUE ton œil, voyageur, de peuples en déserts Parcoure l'ancien monde et traverse les mers : Rome antique partout, Rome, Rome immortelle, Vit et respire, et tout semble vivre par elle.
De l'Atlas au Liban, de l'Euphrate au Bétis, Du Tage au Rhin glacé, de l'Elbe au Tanaïs, Et des flots de l'Euxin à ceux de l'Hyrcanie, Partout elle a gravé le sceau de son génie.
Partout de longs chemins, des temples, des cités, Des ponts, des aqueducs en arcades voûtés, Des théâtres, des forts assis sur des collines, Des bains, de grands palais et de grandes ruines
Gardent empreinte encore une puissante main, Et cette Rome auguste et le grand nom romain. Et d'un peuple ignorant les débiles courages, Étonnés et confus de si vastes ouvrages,
Aiment mieux assurer que de ces monuments Le bras seul des démons jeta les fondements. …Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisants Pour qui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens.
Loin d'être dieux eux-même, ils sont tels que nous sommes, Vieux, malades, mortels. Mais, s'ils étaient des hommes, Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté Un tel excès de rage et de férocité ?
Chez eux peut-être aussi qu'une avare nature N'a point voulu nourrir cette race parjure. Le cacao sans doute et ses glands onctueux Dédaignent d'habiter leurs bois infructueux.
Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes Mûrir le doux coco, les mielleuses bananes. Leurs champs du beau maïs ignorent la moisson, La mangue leur refuse une douce boisson.
D'herbages vénéneux leurs terres sont couvertes. Noires d'affreux poisons, leurs rivières désertes N'offrent à leurs filets nulle proie, et leurs traits Ne trouvent point d'oiseaux dans leurs sombres forêts,
Magellan, fils du Tage, et Dracke et Bougainville, Et l'Anglais dont Neptune aux plus lointains climats Reconnaissait la voile et respectait les pas. Le Cancer sous les feux de son brûlant tropique
L'attire entre l'Asie et la vaste Amérique, En des ports où jadis il entra le premier. Là l'insulaire ardent, jadis hospitalier, L'environne : il périt. Sa grande âme indignée,
Sur les flots, son domaine, à jamais promenée, D'ouragans ténébreux bat le sinistre bord Où son nom, ses vertus, n'ont point fléchi la mort. J'accuserai les vents et cette mer jalouse
Qui retient, qui peut-être a ravi La Pérouse. Il partit. L'Amitié, les sciences, l'amour Et la gloire française imploraient son retour. Six ans sont écoulés sans que la renommée
De son trépas au moins soit encore informée. Malheureux ! un rocher inconnu, sous les eaux A-t-il, brisant les flancs de tes hardis vaisseaux, Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense ?
Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance, Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain As-tu vu s'apprêter l'exécrable festin ? Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage,
Attends-tu ton ami voguant de plage en plage ; Ton ami qui partout, jusqu'aux bornes des mers Où d'éternelles nuits et d'éternels hivers Font plier notre globe entre deux monts de glace,
Aux flots de l'Océan court demander ta trace ? Malheureux ! tes amis, souvent dans leurs banquets, Disent en soupirant : « Reviendra-t-il jamais ? Ta femme à son espoir, à ses vœux enchaînée,
Doutant de son veuvage ou de son hyménée, N'entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs, Se reproche un sourire, et tout entière aux pleurs, Cherche en son lit désert, peuplé de ton image
Un pénible sommeil que trouble ton naufrage. Le poète divin, tout esprit, tout pensée, Ne sent point dans un corps son âme embarrassée ; Il va percer le ciel aux murailles d'azur ;
De la terre, des mers, le labyrinthe obscur. Ses vers ont revêtu, prompts et légers protées, Les formes tour à tour à ses yeux présentées. Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts
Tonnent précipités en des gouffres profonds. Là, des flancs sulfureux d'une ardente montagne, Ses vers cherchent les cieux et brûlent les campagnes, Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers,
Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers. Puis, d'une aile glacée assemblant les nuages Ils volent, troublent l'onde et soufflent les naufrages, Et répètent au loin et les longs sifflements,
Et la tempête sombre aux noirs mugissements, Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre. Puis, d'un œil doux et pur souriant à la terre, Ils la couvrent de fleurs ; ils rassérènent l'air.
Le calme suit leurs pas et s'étend sur la mer. Grand roi, vaillant guerrier, d'un père usurpateur, Dès son adolescence, illustre imitateur. N'étant que prince encore, aux périls, au carnage
De nocturnes bandits formèrent son courage. Voilà quels chevaliers, l'effroi des grands chemins, Confièrent l'épée à ses royales mains. A leur tête longtemps il fit payer sa gloire
Au passant chargé d'or qui durant l'ombre noire De Windsor à la hâte osait tenter les bois. Roi, maintenant, il vient par les mêmes exploits Signaler contre nous son noble apprentissage
Du métier de brigand si cher à son jeune âge. Les Anglais à ses goûts toujours accoutumés, Gens de sang, de débauche et de proie affamés, Aimaient à voir chez nous le maître de leur trône,
Le pistolet en main, demander la couronne ; Et chérissaient un prince incapable d'effroi, D'un antre de voleurs sorti pour être roi… Vincennes ! bois auguste où le grand saint Louis
Nous rendait la justice au pied d'un chêne assis, Pensais-tu que jamais de ce roi plein de gloire, La moitié de la France outrageant la mémoire, Sous tes antiques murs qui furent son palais,
Vînt couronner un front qui n'était point français ? Saint-Denis ! lieu sacré ! tes voûtes sépulcrales Tressaillirent. L'on vit fuir les ombres royales, Tremblantes qu'à leur cendre un étranger nouveau
Mêlant sa cendre impie usurpât leur tombeau. Guillaume, heureux vassal des rois de cette terre, Fier et brave Normand maître de l'Angleterre, Tu ne prévoyais point qu'un jour un de ses rois
Dicterait aux Français de sacrilèges lois. O crime ! ô noir complot ! la fille de Bavière Sur le trône français, aux Français étrangère, Du sein de ses plaisirs qu'elle nous fit payer,
Nomme l'usurpateur son fils, son héritier ! D'un malheureux époux la fatale démence Mit dans ses viles mains le timon de la France. Elle vend ses sujets, elle proscrit son fils,
Elle donne sa fille aux brigands ennemis ; Mère, épouse, régente, et reine parricide, Tout l'État est la dot de cet hymen perfide. C'est alors, en effet, que vaincus, enchaînés,
Captifs de l'insulaire, à sa suite traînés, Les anges de la France, arrachés à nos villes, Passèrent l'océan, et, de leurs pieds débiles Touchant le sol anglais, dans leurs pâles douleurs
Tournèrent vers nos bords leurs yeux noyés de pleurs. La Tamise asservit à ses lois insolentes De nos fleuves français les nymphes gémissantes ; Londre, apportant des fers, vint de notre Paris
Fouler d'un pied sanglant les augustes débris ; Et le lis transplanté sous un ciel tyrannique Eut regret d'embellir l'écusson britannique. Et je méprise un roi quand un roi s'avilit.
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