Sébastien-Roch-Nicolas CHAMFORT
Du patronage il faut chanter la fête : A votre tour, Saint-Joseph, aujourd’hui Qu’à vous louer ici chacun s’apprête ! Chacun de nous en vous trouve un appui.
Celui qu’on vit jadis en Galilée, Benin mari, s’endormir en son lit, Quand près de lui Marie, un peu troublée, Dévotement cachait le Saint-Esprit,
N’est point le saint qu’aujourd’hui ma voix chante ; J’aime l’hymen, mais je hais un mari, Qui, sourd aux vœux d’une beauté touchante, Dort aux transports d’un cœur qui le trahit.
Que l’innocent, armé de sa verloppe, Joigne sans art les ais mal assortis Du vieux sapin qui forme son échoppe, J’en suis fâché : les grâces et les ris,
Par cette fente en sa couche introduits, Des doux plaisirs allumeront l’amorce ; Et son honneur, par le ciel compromis, Piteusement reçoit plus d’un entorse.
Quoiqu’en ce monde il soit plus d’un Joseph, Au vieux patron le mien point ne ressemble ; De son honneur il a gardé la clef ; Cornes au front pour lui font triste ensemble ;
Il n’est besoin, quand l’amour éveillé Des voluptés ouvre l’ardente coupe, Qu’un doux pigeon tout à coup révélé Entre les draps se glisse et monte en poupe ;
Il n’est pour lui d’esprit si merveilleux, Qu’il ne surpasse en exploits amoureux ; Prompt sans désirs, il n’attend point qu’un autre Cueille en son lieu la rose du plaisir ;
L’amour n’a point de plus ardent apôtre, Et l’amitié de plus noble visir. Chantons en chœur, amis, chantons la fête De ce Joseph pour nous si précieux ;
Qu’à le louer chacun de nous s’apprête, Qu’un gai refrain charme ce jour heureux. Docile aux vœux de son cœur éperdu Amour pour lui fait de plus doux miracles,
Entre ses mains son arc toujours tendu, D’un trait brûlant, perce tous les obstacles ; Et nul oiseau par l’amour alléché N’est en son lit entre deux draps couché,
Sinon l’oiseau qui, d’une aile légère, Message au bec, court au sein des hasards, De Cythérée aimable messagère, Porter au loin un billet doux à Mars ;
Ou bien aussi le maître de l’aurore, Qui, fier des feux dont son front se décore, Avec orgueil chante, au sein de sa cour, Les longs transports de son prodigue amour ;
Ou bien l’oiseau que le bon La Fontaine Met dans les mains de certaine beauté, Quand tout à coup, de soupçons agité, Auprès du lit où la belle incertaine
Rêve l’amour dont la réalité Naguère encor parfumait son haleine ; Mère en courroux et respirant à peine, Paraît et voit, dans ce simple appareil
De deux amans que charme le sommeil, Sa fille aux bras d’un superbe jeune homme, Beau comme Adam avant qu’il eût mangé Le pépin vert de la première pomme ;
Et près de lui, côte à côte rangés, Les charmes nus de sa fille endormie, Rêvant d’amour, d’espoir et d’insomnie.
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