Sébastien-Roch-Nicolas CHAMFORT
On ne sait quel enchantement Vers elle en secret vous attire, Et remplit l’âme en un moment D’un crédule ravissement,
Qui devient ivresse ou délire. Sans pouvoir se faire estimer, Elle a su fonder son empire Sur tous les moyens de séduire,
Hors toutefois celui d’aimer. Aimer est pour elle impossible ; Mais elle sait le feindre, hélas ! Et c’est le charme irrésistible
Qui nous enchaîne sur ses pas. Oui, dans un profil trop rapide, Soit naïf, soit étudié, Souvent elle offre à l’œil timide
Une ressemblance perfide, Faut-il dire ? avec l’amitié. Ce faux air, cette vaine image Commence la séduction ;
La vanité nous encourage, Et complète l’illusion ; On se croit heureux, presque sage, En voyant que l’opinion
Complimente votre esclavage. Mais l’erreur dure-t-elle ? Oh ! non. Bientôt sur le pâle horizon Vont se ternir, et c’est dommage,
La pourpre et l’or de ce nuage Où votre imagination Voyait briller un doux rayon ; Votre bonheur et son ouvrage,
Tout disparaît ; et la raison Ne voit plus qu’un froid paysage, Ornement de votre prison. — Affronter la tentation,
C’est manquer de philosophie ; La sagesse veut que l’on fuie ; Mais de la cour, hélas ! fuit-on, Sinon quand le roi vous en prie ? »
Son air est vif et sémillant ; Son esprit ne plaît qu’en surface ; Son âme est un cristal mouvant Où tout brille, change et s’efface ;
Son crédit, comme elle inconstant, Naît, meurt, et revit par instant. Jamais elle n’est en disgrâce, Jamais en faveur pleinement.
Mais qu’elle amuse un seul moment, Il n’est honneur, titre, ni place, Qu’elle n’enlève lestement. Rien ne l’émeut, ne l’embarrasse ;
On la traite légèrement, Au ton du jour elle se plie ; Dame ou soubrette, elle est ravie : Nouvel emploi, nouveau talent,
Soit calcul, routine ou folie, Son rôle, qui monte ou descend, Comme lui la diversifie. Son désir le plus permanent
N’a l’air que d’une fantaisie Dont elle-même rit souvent, Dont l’insuccès serait plaisant : Et le succès la justifie.
Égoïste avec enjoûment, Despotique avec bonhomie, On la voit, ou brusque ou polie, Vous gouverner obligeamment,
Vous obliger étourdiment : Elle est tout ou rien, par saillie, Vous nuit, vous fête, vous oublie, Mais toujours agréablement :
Oh ! c’est une femme accomplie, Qui nous restera sûrement. Peut-être la triste imposture Des biens qu’offre la vanité,
Montre mieux la réalité De ceux que la raison procure. Peut-être, ouverte au sentiment, L’âme alors, plus simple et plus pure,
S’abandonne plus aisément Au doux besoin d’épanchement Qui nous ramène à la nature.
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