Sébastien-Roch-Nicolas CHAMFORT
Fiers rejetons du fameux Loyola, Dont Port-Royal a foudroyé l’école ; Vous que jadis sans cesse harcela Le grand Pascal, étayé par Nicole ;
Vous, qui, de Rome usant les arsenaux, Fîtes frapper du fatal anathême, Pour soutenir votre lâche systême, Les Augustins sous le nom des Arnaud ;
Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, A tant de fois éprouvé la férule, Et qui, voyant dans ses puissans écrits De Molina les sentimens proscrits,
Contre son livre, au benin Clément Onze, Fites pointer le redoutable bronze ; Vous, qui dans Chine alliez à la fois Confucius et Dieu mort sur la croix,
Et dont le culte équivoque et commode Rapporte à Dieu celui d’une pagode ; De la morale éternels corrupteurs, Qui du salut élargissez la voie ;
Et qui, guidant, par des chemins de fleurs, Les pénitens que le ciel vous envoie, Au champ de Dieu ne semez que l’ivraie ; Des grands du siècle adroits adulateurs ;
Vils artisans de mensonge et de fourbe ; De qui le dos sous l’iniquité courbe ; Qui, démasqués et partout reconnus, Êtes pourtant partout les bien venus
(Car il n’est lieu de l’un à l’autre pôle Où, dieu merci, n’ayez le premier rôle), Dites-nous donc par quel puissant moyen Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres,
Et de coiffer la mître des apôtres Chez l’infidèle et le peuple chrétien ? Si l’on en croit vos longs martyrologes, Où le mensonge a tracé vos éloges,
L’Inde rougit du sang de vos martyrs ; Sur un trépied vous rendez des oracles ; Et le payen, avide de miracles, Les voit éclore au gré de ses désirs ;
L’avide mort, au teint livide et blême, Lâche sa proie à votre voix suprême ; Par vous le sang qu’elle a coagulé, Dans les vaisseaux a de nouveau coulé ;
A l’ordre seul d’un petit thaumaturge, L’air de vapeurs ou se charge ou se purge ; Et vous avez à vos commandemens Le vent, la foudre et tous les élémens.
A ce propos, on m’a fait certain conte, Mes révérends, qu’il faut que je vous conte : De vers Golgonde, où la terre en son sein, De ses sablons forme la reine pierre,
Dont le poli réfléchit la lumière En cent façons, était un jeune essain D’Ignaciens, qui, dans l’âme indienne, Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord, Étaient par eux catéchisés d’abord ; Les cordeliers qu’ils avaient pour annexe, De leur côté baptisaient le beau sexe.
Tout allait bien ; et leur apostolat Fructifiait, moyennant ce partage : Si que de Dieu le nouvel héritage Allait croissant avec beaucoup d’éclat.
Là, le démon, qu’en figure de bronze, Fait adorer l’ignorance du bonze, Grâces aux fils d’Ignace et de François, Allait perdant tous les jours de ses droits.
L’Ignacien, à ces nouvelles plantes, Distribuait les grâces suffisantes, Si largement que l’efficace là Glanait après les fils de Loyola
Petitement. Quoiqu’il en soit, les drôles, Par maints bons tours, maintes belles paroles, Passaient pour saints, se faisaient vénérer Du peuple indien qu’ils savaient attirer.
Le bruit en vint jusqu’au roi de Golgonde ; Ce prince était un vieux payen fieffé, Qui de son diable était si fort coiffé, Qu’il n’encensait que cet esprit immonde ;
Il voulait voir des apôtres nouveaux, Que de son diable on disait les rivaux. Bien croyait-il entendre des oracles, Et comme Hérode aller voir des miracles.
Nos révérends, le crucifix en main, Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain, En déclamant contre le simulacre De Satanas. Le roi, dont la bile acre
Jà s’échauffait à leur beau plaidoyer, Leur dit : « Messieurs, quand aux dieux on insulte, Et qu’on annonce un si singulier culte, Encor faut-il de preuves l’étayer ?
Depuis six mois la sécheresse afflige Tout mon royaume ; et votre zèle exige Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau. Si dans trois jours vous n’en faites répandre,
Comme imposteurs je vous ferai tous pendre ; Pensez-y bien. » Nos frocards eurent beau Représenter à l’absolu monarque Que ce serait tenter le Tout-Puissant :
« Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque, S’il est le Dieu sur la terre agissant. » Force fut donc aux moines de promettre, Sauf à tenter l’avis du baromètre,
Qui, consulté par eux tous les instans, Ne répondait jamais que du beau temps. Tous de concert allaient plier bagage, Pour le martire éprouvant peu d’attraits,
Quand un frater qu’ils laissaient là pour gage, Et qui pour eux aurait payé les frais, D’un tel départ leur demanda la cause. « Las ! dirent-ils, le prince nous propose
De décorer nos collets de la hard, S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. — Quoi ! voilà tout ? Allez, reprit le frère, Par Loyola, patron du monastère,
Dites au roi que dès demain matin Nous en aurons, ou j’y perds mon latin. » Pas ne mentait notre moderne Élie : Du sein des mers un nuage élevé,
A point nommé, de sa féconde pluie, Vit du pays chaque champ abreuvé. Et de crier en Golgonde au miracle ! Et de donner le bon frère en spectacle !
Puis dit tout bas à nos moines joyeux : « Mes révérends, si j’ai tenu parole, Vous le devez à certaine vérole Qu’exprès pour vous me conservaient les cieux.
Toutes les fois que l’atmosphère aride Va condensant de nouvelles vapeurs, L’air surchargé de l’élément humide Ne manque pas de doubler mes douleurs. »
On n’en dit mot à messieurs de Golgonde, Dans le pays il resta constaté Que ce n’était qu’un fruit de sainteté, Et non celui de cette peste immonde
Dont le pénard se trouvait infecté. Puisque le bien naît ainsi du désordre, Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre !
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