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1851

LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU

Sébastien-Roch-Nicolas CHAMFORT

Est-ce un conte ? est-ce un apologue ? Vous en déciderez : voilà tout mon prologue. Une dame en faveur, je vous tairai son nom, Belle encor quoiqu’un peu passée,

Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée : Il fallut en venir à l’amputation. Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance ; Mais on se tira bien de l’opération.

Bref, on touche au moment de la convalescence : Il fallut s’habiller ; une jambe d’emprunt, Dans une double éclisse avec art enchassée, Supplément du membre défunt,

Au lieu vacant fut promptement placée : L’autre jambe, la bonne, était déjà chaussée. Madame de son lit descendait ; mais, hélas ! Admirez l’étrange caprice,

La malade soudain veut ravoir l’autre bas. On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas : Elle de s’obstiner, soit sottise ou malice ; La voilà qui gronde ses gens,

Maltraite époux, amis, parens, Troupe indulgente, autour du lit groupée, Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée. Jugez où l’on en fut, lorsqu’en sa déraison

Elle parla de quitter la maison ! Chez nous même travers s’est montré tout à l’heure. Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris Que perdre le beau nom de monsieur le marquis :

Une jambe est coupée, et c’est le bas qu’on pleure.

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