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1851

L’ILLUSION DU CLOITRE

Sébastien-Roch-Nicolas CHAMFORT

Désir de fille est un feu qui dévore, Désir de nonne est cent fois pis encore, A dit certain auteur D’immortelle mémoire.

Des recluses surtout il connaissait le cœur, Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur ; Et quiconque lira cette pieuse histoire, Va s’écrier avec notre docteur :

Désir de fille est un feu qui dévore, Désir de nonne est cent fois pis encore. Une belle au cœur tendre, à l’œil étincelant, Victime de ses vœux et d’un père tyran,

Gémissait, sous la guimpe, au fond d’une province. Son époux lui laissait, consolateur trop mince, Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits ; Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.

Heureusement pour notre prisonnière, Une pensionnaire Qu’embellissent déjà deux lustres et trois ans, Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,

Caressant ses attraits de leur aile fleurie, Peignent en incarnat Certain petit bouton encor trop délicat, L’entrouvent au désir, à l’amour, à la vie.

L’hymen le guette, armé de son contrat. Cependant à ce dieu on taillait de l’ouvrage ; Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts, La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.

Souffler n’est pas jouer, va s’écrier un sage. Ne nous amusons pas à ces distinctions ; Trop heureux le mortel qui vit d’illusions ! Enfin un réel mariage

Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage. Elle pleure, gémit ; Se mort les doigts, enrage ; Et puis en fille sage,

Elle prend à l’écart son Élise et lui dit : « Ah ! du moins, jurez-moi de m’envoyer l’image Du trait toujours vainqueur, Qui doit…. Son front se couvre de rougeur…

Sa langue s’embarrasse… Admirons tous la nonne ; Elle n’ose nommer le séduisant bijou, Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne Ornait publiquement l’albâtre de son cou ;

Mais on l’a devinée, et son trouble s’appaise. De l’emplette, à Paris, on charge une Marton. Le marchand dit : « Ce bijou, le veut-on A l’espagnole, ou bien à la française ?

A l’espagnole courts, ils brillent en grosseur ; Minces à la française, ils brillent en longueur. A cette question, l’acquéreuse indécise N’ose risquer son goût, crainte d’une méprise.

La bonne amie à la recluse écrit, Et voici mot pour mot ce qu’elle répondit : « S’il faut sur ton cadeau parler avec franchise, C’est dans le goût français surtout qu’il me plaira ;

Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu’on l’espagnolise, Autant que faire se pourra. »

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