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1851

L’HEUREUX TEMPS

Sébastien-Roch-Nicolas CHAMFORT

Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour ! Temps heureux où chacun ne s’occupait en France Que de vers, de romans, de musique, de danse, Des prestiges des arts, des douceurs de l’amour !

Le seul soin qu’on connût était celui de plaire ; On dormait deux la nuit, on riait tout le jour ; Varier ses plaisirs était l’unique affaire. A midi, dès qu’on s’éveillait,

Pour nouvelle on se demandait Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène, D’un chef-d’œuvre nouveau devait orner la scène ; Quel tableau paraîtrait cette année au Salon ;

Quel marbre s’animait sous l’art de Bouchardon ; Ou quelle fille de Cythère, Astre encore inconnu, levé sur l’horison, Commençait du plaisir l’attrayante carrière.

On courait applaudir Dumesnil ou Clairon, Profiter des leçons que nous donnait Voltaire, Voir peindre la nature à grands traits par Buffon. Du profond Diderot l’éloquence hardie

Traçait le vaste plan de l’Encyclopédie ; Montesquieu nous donnait l’esprit de chaque loi ; Nos savans, mesurant la terre et les planètes, Éclairant, calculant le retour des comètes,

Des peuples ignorans calmaient le vain effroi. La renommée alors annonçait nos conquêtes ; Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes, Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.

Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos, Et sans se tourmenter de soucis inutiles, Sans interroger l’air, et les vents et les flots,

Sans vouloir diriger la flotte, Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots, Et le gouvernail au pilote.

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