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1892

LA NUIT DE NOËL

Jean Baptiste CAOUETTE

Au pied de sa couche grossière Le petit pauvre a mis son bas, En murmurant cette prière : Bon Jésus, ne m'oubliez pas !

Il ne sait point que la misère Plane au-dessus de son réduit, Et que sa malheureuse mère N'a fait qu'un repas aujourd'hui !

Il ignore donc, à son âge, Que l'on peut souffrir de la faim, Et qu'un firmament sans nuage Peut devenir sombre demain.

Il ne sait qu'une seule chose : C'est la grande nuit de Noël, La nuit où l'enfant Jésus rose Apporte des présents du ciel.

Il s'endort sous des draps de laine, L'un sur l'autre assez mal cousus ; Mais ces draps valent bien l'haleine Du bœuf qui soufflait sur Jésus !

Des songes d'or bercent son âme ; Il voit, dans l'ombre qui grandit, Un esprit aux ailes de flamme, Voltiger autour de son lit,

Et dans son bas mette un mélange De fruits vermeils et de bonbons ; Puis le rêveur, d'un geste étrange, tends les menottes vers ces dons…

Debout, la mère est là qui pleure, Le cœur brisé par le chagrin, Car pas d'argent dans la demeure, Et pas un seul morceau de pain.

Un douloureux transport l'agite ; Son regard se voile un instant ; Son cœur à se rompre palpite, Et son esprit va délirant :

« Dieu donne au riche l'opulence Avec la joie et le bonheur ; Au pauvre, il donne l'indigence Avec l'envie et la douleur !

« Le riche emplit de friandises Le bas soyeux de son bambin Et moi je n'ai que des reprises A faire au bas de l'orphelin…

« Mais je blasphème, ô Dieu ! pardonne, Dit-elle, en tombant à genoux ! Ma pauvre langue déraisonne, Car c'est toi qui veilles sur nous.

« Sombre ou rose est notre existence : De ton amour c'est le secret ; A notre âme il faut la souffrance, Comme à l'or il faut le creuset. »

Minuit sonne. La cloche appelle Le peuple auprès du saint berceau ; La veuve, à cette voix si belle, Éprouve un sentiment nouveau.

« Pendant que mon ange sommeille, Fait-elle, en essuyant ses yeux, Allons à la crèche vermeille Adorer l'envoyé des cieux. »

Dans le temple de la prière Elle pénètre en chancelant, Car la douleur et la misère Ont rendu son corps défaillant.

Près d'elle, un homme charitable qui compte déjà de longs jours, Devine, à son air lamentable, Qu'elle végète sans secours.

Il la connaît et la vénère, Et désirant l'aider un peu Il sort et vole à la chaumière De celle qui prie au saint lieu.

Sans effort il ouvre la porte, La porte fermée au loquet, Dépose le falot qu'il porte Et met sur la table un paquet.

Il va sortir, quant la voix fraîche De l'enfant bredouille tout bas : « Le bon Jésus sort de la crèche pour emplir tous les petits bas ! »

L'homme, ému par ce songe étrange, Fuit et revient en quelques bonds Glisser dans le bas du bel ange Des pièces d'or et des bonbons…

Il est jour. Le soleil inonde La chaumière de mille feux. Soudain, levant sa tête blonde, L'enfant pousse des cris joyeux.

La mère, à ces tons d'allégresse, Se lève et croit rêver encor ! L'enfant l'embrasse et la caresse En lui montrant les pièces d'or.

Sauvés ! Sauvés exclame-t-elle ! ‒ Enfant, d'où vient ce trésor-là ? ‒ Mère, la chose est naturelle : Il vient du bon Jésus, voilà !

Intelligente autant que sage, La mère devine à l'instant ; Et, décrochant une humble image, Elle dit en s'agenouillant :

« Enfant, devant cette madone, Disons, en ce jour solennel : Oh ! bénissez celui qui donne L'or et les bonbons de Noël ! »

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