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1892

LA MISÈRE

Jean Baptiste CAOUETTE

Qu'il fait froid, ô mon Dieu, dans la pauvre chaumière ! Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs ! La mère vers le ciel exhale sa prière, Et ce parfum de l'âme adoucit ses malheurs !

Après avoir redit le sublime symbole Et prié le Seigneur de bénir ses enfants, Elle s'approche deux, et ‒ gracieuse obole ‒ Leur donne des baisers à défaut d'aliments !…

C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne ; Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents ; Sur ces candides fronts l'espérance rayonne, Comme une étoile d'or sur un ciel de printemps !

Un arôme suave embaume la demeure Des fruits en pyramide et des gâteaux charmants Trônent sur le cristal en attendant cette heure Où leur fera la guerre un essaim de gourmands.

Sous ces lambris dorés, le père de famille Contemple tous les siens d'un œil plein de douceur ; Dans l'âtre, près de lui, joyeusement pétille Un bon feu d'où jaillit une ardente chaleur.

Ainsi, dans les palais des riches de ce monde, L'on voit briller partout la joie et le bonheur ; L'on ne redoute pas la tempête qui gronde Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur…

Il fait froid. Le soleil, sous un épais nuage, Dérobe les reflets de ses rayons dorés ; Au loin le vent mugit, solennel en sa rage, Et soulève la neige en tourbillons serrés.

Mais que vois-je, soudain, à travers la tempête ? Ciel ! une femme pâle à l'air triste et souffrant ! Ses membres sont glacés ; elle avance, s'arrête, Et presse sur son cœur un jeune et frêle enfant !

Cette femme débile, à la démarche lente, Qui brave en grelottant de froid impétueux, A laissé la chaumière, et, comme une âme errante, S'en va tendre la main aux portes des heureux.

Elle franchit le seuil d'une villa gothique Aux magnifiques arcs aux superbes balcons, Mais là sa voix rencontre un cœur dur et sceptique Qui méprise sa plainte et rit de ses haillons…

Le lendemain au soir de ce jour mémorable, Vers la chaumière allait le bon curé du lieu. Il frémit en voyant ‒ spectacle épouvantable ‒ Trois cadavres blottis près de l'âtre sans feu !

Ils étaient morts, la nuit, de peine et de misère, Pendant que les heureux fêtaient jusqu'au matin… Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre père, Les avait conviés à l'éternel festin…

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