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1871

LE DEVOIR

Aimé CAMP

Aux yeux des matelots que la tempête égare, Doux comme l’espérance, est le nocturne phare Lampe des flots vertigineux ; Sous les vents déchaînés, sous la foudre qui gronde,

Le navire, à travers l’immensité de l’onde, Vogue le point lumineux. Quand un peuple est en proie à la tourmente sombre, Quand les principes saints ont disparu dans l’ombre

Et qu’aucun astre ne luit ; Quand sur le gouffre noir croule lame sur lame, Le regard se ranime à voir une grande âme Briller dans l’horreur de la nuit.

Général, cette âme est la tienne ; Le patriotisme est ta loi ; La vertu stoïque et chrétienne, L’étoile du devoir, c’est toi.

Sur les défaillances nombreuses, Et les trahisons ténébreuses, A resplendi ton dévouement. Debout, planant sur les naufrages,

Tu réveilles tous les courages, Tournés vers ton rayonnement. De ta force héroïque où donc est l’origine ? Ta loyauté si haute où prend-elle racine ?

Tu crois à l’immortalité. Tu crois que pour les cieux notre vie est féconde, Et que les grandes lois de l’invisible monde Dominent la fatalité.

Ton cœur. devant Guilhem, étendu dans la bière, Quand tu sentais déjà s’humecter ta paupière, Dans sa beauté se dévoila. Avec quel mâle accent à tes compagnons d’armes

Tu disais : « Refoulons les regrets et les larmes Le devoir, l’avenir est là.» Le devoir règne sur la terre. De la vie humaine à nos yeux

Découvrant le divin mystère, Il nous élève jusqu’aux cieux. Il dirige nos destinées. Et les passions mutinées

Se cabrent sous son frein sacré, Il dompte l’erreur et le vice. Par lui, de l’ardent sacrifice L’autel dans l’âme est préparé.

Holocauste où le cœur au feu du ciel s’allume, Où le vil intérêt dans l’amor se consume, Où l’Idéal est notre prix, Où l’homme est un lutteur qui combat pour le Juste,

Où le héros mourant por la Patrie auguste Entre aux sphères des purs esprits. Voilà ta foi, Trochu. La France te contemple, Et, l’épée à la main, elle suit ton exemple,

Richesses, splendide bonheur, Enchantement des arts, tout ce qui la décore, Elle le jette au gouffre, y jette plus encore… Tout son sang pour sauver l’honneur.

Plutôt que de signer sa honte, Elle subira mille maux : Pas de dangers qu’elle n’affronte, Dans ses cités, dans ses hameaux.

Mieux vaut le fer dans nos poitrines, Mieux vaut la mort sous les ruines Que l’opprobre d’un front courbé. Un rayon de splendeur morale

Transfigure un soldat qui râle, Au champ de bataille tombé. Mourons pour la patrie et son indépendance. Ils sont bénis de Dieu ceux que la Providence

Moissonne au milieu des combats ; Ils retrouvent là-haut ce qu’ils cherchaient sur terre, L’amour, la liberté, que ne voile et n’altère Aucun nuage d’ici-bas.

Leur œuvre est achevée ; ils ont rempli leur tâche. Ils lèguent aux vivants des souvenirs sans tache Comme la neige des sommets. La gloire leur prodigue une lumière amie ;

Leur mérite éclatant rachète l’infâmie Qui se nomme Sedan ou Metz. Paris, qu’enflamme ta parole, N’imitera point ces cités.

La lutte sans trêve est son rôle ; Tous les cœurs sont surexcités. La magnifique capitale De la destruction fatale

Attend le moment sans pâlir : Devant l'univers qui l’admire, Dans l’affreux désert de Palmyre Elle est prête à s’ensevelir.

Et toi tu tomberais, courageuse victime, Comme Kosciusko, jetant ce cri sublime, Et s’enveloppant du drapeau ; Tu tomberais sanglant, héros à l’âme pure,

Du drapeau de la France autour de ta blessure Enroulant un sacré lambeau. Non, nous ne serons pas la Pologne nouvelle, Le salut est prochain ; le destin se révèle,

Nous rouvrant le brillant sentier. La France se prépare à l’épreuve suprême ; Elle triomphera ; Dieu la protège et l’aime ; Elle est le cœur du monde entier.

Sous les coups de ta main puissante, Sera brisé le fier Teuton. La nation reconnaissante T’acclamera son Washington,

Guéris par les leçons divines, Dans les immortelles doctrines, Comme toi nous mettons l’espoir. Un jour la France inconsolée,

Pleurera sur ton mausolée, Vaillant apôtre du devoir !

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