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1871

HEUREUX LES MORTS

Aimé CAMP

Nous vous avons pleurés, martyrs de la Patrie, Vous qui, de l’Allemagne affrontant la furie, Avez sacrifié vos jours à notre honneur. Héros du dévoûment, immortelles victimes,

De vos foyers, témoins de souffrances intimes, Pour jamais a fui le bonheur. Rien ne peut arrêter vos phalanges hardies ; Un vent glacé soufflait la mort, vos mains raidies,

Avaient peine à tenir vos armes, chers soldats. Vous suiviez le drapeau, sans vous soucier guère, Du nombre des brigands, de leurs engins de guerre, Vomissant de brûlants éclats.

Comme un flot divin qui s’épanche, Vote pur sang fut répandu ; Il empourpra la neige blanche, Linceul sur vos fronts étendu.

Si vos yeux mourants d’une mère, D’une vierge qui vous fut chère Virent flotter le souvenir, Vous offrîtes votre agonie,

Votre douleur de Dieu bénie, A la France, à son avenir. Holocauste inutile ! Espérance trompée ! La France agite en vain le tronçon d’une épée.

Sous nos cieux obscurcis s’est déchaîné l’enfer. L’héroïque Paris est plein de funérailles ; Il succombe à la faim qui ronge ses entrailles, Il n’est pas vaincu par le fer.

Notre ennemi l’emporte, et nous sommes en proie A la fatalité qui nous brise et nous broie. L’olivier à la main, tristes, nous attendons… Nous attendons l’arrêt d’une insolente bouche,

Ne vous réveillez pas sur le funèbre couche, La mort est le meilleur des dons. Votre destin nous fait envie, Nous eûmes tort de vous pleurer,

Quel poids écrasant est la vie, Quand on voit la France expirer ! Torture sans nom ! Peine affreuse, Qui, comme un fer chaud, brûle et creuse !

Elle détruit tout sentiment. Sans trêve, du soir à l’aurore, De notre âme qu’elle dévore Elle est l’éternel aliment.

La honte est à nos fronts ; l’abîme à nos pieds s’ouvre Seuls, vous êtes heureux, vous que la terre couvre, Le devoir accompli, c’est l’oreiller des morts. Chacun de vous, lutteurs, eut le trépas d’un brave.

Dans votre fosse, au bruit de nos chaînes d’esclave, Goûtez un sommeil sans remords. Gloire à l’humble sépulcre où reposent vos restes ! Votre nuit vaut bien mieux que les rayons célestes

De notre déchéance éclairant le malheur. Le silence et la paix de l’ombre souterraine Vous rendent sourds aux cris de germanique haine Insultant à notre douleur.

Notre respect aura pour temples, Les champs de deuil où vous dormez, Par vos magnanimes exemples Les jeunes cœurs seront formés.

Si nos maux cruels ont un terme, Si partout la vengeance germe, Comme l’herbe sur vos tombeaux, Si nous triomphons des barbares,

Réveillez-vous, nouveaux Lazares, Pour saluer des jours si beaux.

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