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1884

SOSPIRO DEL MORO

Alfred BUSQUET

Lorsque je dus quitter Grenade, L’Albacyn et l’Alaméda, Et la Vega d’où l’on regarde Les roses de la Névada,

Combien j’en ai poussé moi-même De ces longs soupirs que poussa Dans sa défaillance suprême L’efféminé fils d’Aïssa !

Le Kalif sans glaive et sans âme. Qui n’a pas su vaincre ou périr. Le sultan, plus mou qu’une femme, Boabdil, trop beau pour mourir !

Ce que tu pleures dans ta ville, Triste commandeur des Croyans, Ce n’est pas la lutte virile. Le choc des glaives flamboyans,

La voix de la poudre qui parle, Le bruit sonore des clairons, Ni l’âme ardente qui s’exhale Du noir torrent des escadrons !

Ce qui te paraît regrettable. Ce n’est pas le sabre vermeil ; C’est le Généraliff aimable. Et son repos et son sommeil.

Ses bains d’onyx et de porphyre. Les sources de la Névada, Les bosquets où Bulbul soupire. Les chansons de l’Alaméda,

L’oubli charmant de toutes choses Sous les arcades du palais Que parfument les lauriers-roses. Où la palombe vit en paix.

Où l’on contemple les étoiles Qui nagent blanches dans le ciel, Où les femmes n’ont pas de voiles. Où les poètes font leur miel ;

Il te faut quitter ces délices, Marcher du matin jusqu’au soir : — Torrens, abîmes, précipices. Ouvrez- vous à son désespoir !

Va, maintenant ! Verse des larmes, Frappe ton sein retentissant. Accuse le sort de tes armes. Maudis ta mère et le croissant ;

Mais j’ai beau te couvrir de bave. Je le sens bien, à mon émoi O Boabdil, fils de l’esclave. J’aurais pleuré tout comme toi !

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