Un soir qu’elle errait, la Fortune
Au bord d’un puits a rencontré
L’Amour, voyageur égaré.
Qui dormait au clair de la lune ;
Le front méchant et l’air moqueur,
Le bras replié sous la tête.
En main sa flèche toujours prête.
Il reposait, — le dur vainqueur !
Cet enfant, tourmenteur du monde.
Tu le tiens donc en ton pouvoir.
Fortune que le ciel seconde !
Fais-le tomber au gouffre noir !
L’instant est favorable : acquitte
Les affronts que ton nom subit,
Rachète ton passé, maudite,
Délivre-nous de ce maudit !
Venge les deux, venge la terre.
Du monstre charmant, abhorré.
Et que ton nom déshonoré
Soit béni pour ce crime austère !
Sur la margelle où l'enfant dort.
Voici que s’assoit la Fortune :
Elle réveille et sans rancune
L’arrache au péril de la mort !
Il ouvre un œil et se détire,
Ramasse flèches et carquois.
Puis fuit dans les airs sans rien dire.
En souriant d’un air narquois :
La folle poursuit le volage.
Soupire et se met à rêver,
Et recommence le voyage
Qui ne peut jamais s’achever.