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1884

OMBRE ET LUMIÈRE

Alfred BUSQUET

La vie est ce ruisseau que l’on voit, à sa source, Mince filet d'argent, babiller dans la mousse. Puis grossir, puis enfler son cours trop vite accru, Puis devenir torrent avec rage accouru.

Puis fleuve immense et fort, traînant parmi les herbes Sa tunique éclatante et ses ondes superbes. Puis décroitre et bientôt, rétrécissant son lit, A son vêtement bleu retirer plus d’un pli.

Faire taire son flot qui chantait dans les saules. Laisser plus d’un poisson à sec sur ses épaules. S’enfoncer dans le sable et disparaître aux yeux. Comme une étoile d’or filant au front des cieux.

C’est encor ce rayon que nous darde l’Aurore, Linéament douteux qui bientôt se colore. Devient flèche du jour et qui dans le ciel bleu, Sous nos regards scintille en atome de feu ;

Mais soudain ce rayon, ce prisme, cet atome Décoloré, blanchit et meurt, pâle fantôme, Ne laissant rien de lui qu’un triste souvenir Et l’espoir hasardeux de le voir revenir.

Hélas ! telle est la vie… un décroissement sombre. Le passage fatal de la lumière à l’ombre. Là-bas, lorsqu’un Valaque a clos ses yeux mourans. Les amis du défunt, ses proches, ses parens.

Abandonnant soudain la journée incomplète. Près du lit funéraire, en beaux habits de fête. S’assemblent à la hâte autour du trépassé ; Puis quand ils ont pleuré, gémi, qu’ils ont assez

Mené le deuil selon les anciennes pratiques. Le cadavre est conduit vers les tombes antiques… Chut ! voici le cortège ; il descend au vallon. Et trace dans la plaine un sinueux sillon ;

Il approche : à genoux ! Le voilà qui défile. Toute la vie est là. Cher trésor si fragile. C’est l’enfant nouveau-né qu’on porte dans les bras.

Si jeune et cependant réclamé du trépas. Puis l'enfant de cinq ans que ce spectacle étrange Émerveille à la fois et rend triste, cher ange ! L’adolescent après marche d’un pas plus sûr,

Du ciel dans son regard reflétant tout l’azur ; Le jouvenceau le suit, gourmandant sa paresse ; Puis voici le jeune homme au front plein d’allégresse. L’homme fait, l’homme mûr et la virilité

Offrant un bras plus sûr à la sénilité ; Enfin, derrière eux tous et fermant le cortège. Le mort dans son linceul, le mort que l’ombre assiège Et qui va près des siens, ancêtres glorieux.

Reposer loin du bruit au tombeau des aïeux. Hélas ! telle est la vie… un décroissement sombre. Le passage fatal de la lumière à l’ombre.

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