Skip to content
1884

ENTRETIEN FRATERNEL

Alfred BUSQUET

— Depuis cette heure inconsolée Où mon pauvre père vous mit Au cercueil, dans cette vallée, Sous cette pierre descellée,

Ma sœur, avez-vous bien dormi ? Écoutons !… j’avais cru… silence ! Dans mon rêve, entendre une voix. Non… c’était une âme en souffrance…

C’est le vent du nord qui balance La feuille jaune au fond des bois… Que ma prière vous arrive Gomme un souffle errant sur les eaux

Elle s’échappe humble et craintive ; De mon cœur c’est la source vive Filtrant à travers les tombeaux. — Qui vient réveiller ma poussière ?

S’occupe-t-on encor de nous ?… Je dormais si bien sous la pierre… Dans ma tombe où tout est mystère, Dormir en Dieu, c’était si doux !

— En douloureux pèlerinage J’étais venu vers vous, ma sœur. Ainsi qu’à mon dernier voyage. Pour vous parler, selon l’usage.

De ce qui plut à votre cœur. — Qui que vous soyez, ô mon frère, O vous qui vous nommez ainsi. Vous avez fait une prière

Dont se réjouit ma poussière… Qui que vous soyez, ô merci ! — Bien jeune, hélas ! vous êtes morte. Je ne vous vis point, ô ma sœur ;

La mort que la fureur emporte. Vous a prise au seuil, à la porte, Enfant si pleine de douceur ! — Eh quoi ! trente ans n’ont point encore

Éteint chez vous le souvenir ? …Mais, dites-moi, je vous implore, Tous ceux-là que mon cœur adore, Aujourd’hui vont-ils pas venir ?

Chacun suit sa route étoilée ; Chez son époux, un beau matin. En pleurant, la sœur est allée. Et votre mère inconsolée

A sa douleur ne met point fin. Quand elle eut cousu, petit ange, De ses mains, votre blanc linceul. On dit que par un sort étrange.

Avec vous, dans le même lange, Elle a mis sa raison en deuil. Depuis ce jour, beauté, richesse. Époux, enfants, joie et bonheur.

Rien n’a consolé sa jeunesse. Rien n’a consolé sa vieillesse, Rien n’a consolé son malheur. A tout, pour tous indifférente.

Elle marche sans savoir où ; Lorsqu’on la croit le mieux présente Elle pense à la fille absente, Qu’elle suspendait à son cou.

Tout l’amuse et rien ne la mène, Elle n’a là plus rien d’humain ; On croirait voir une âme en peine… C’est comme hier qui se promène

Dans les sentiers du lendemain. Vous nous avez pris sa tendresse, O ma sœur, en vous en allant ; L’époux n’eut rien de sa jeunesse ;

A ses yeux, morts à la tendresse. Je suis moins qu’un pauvre, un passant ! — Arrêtez…, de grâce, mon frère. Cessez ce funeste entretien.

Ne maudissez pas notre mère ! Dieu lui fit une part amère. Sans mélange d’amour chrétien. Pardonnez !… j’ai pris votre place

Dans un cœur fermé pour toujours ; Rien ne console et rien n’efface, Un cœur de feu devient de glace Quand s’éteint le premier amour.

A l’arbrisseau, sur la colline, Le bon Dieu mesure le vent… Mais il mit dans votre poitrine Une âme forte, assez divine

Pour attendre patiemment. Dieu fait bien tout ce qu’il doit faire : C’est lui qui nous jugera tous ; Quand viendra le jour nécessaire,

La lourde part sera légère, Le cœur aigri deviendra doux. — Pourquoi n’êtes-vous pas restée Parmi nous, ô ma pauvre sœur ?

Il semble, à mon âme attristée. Que dans ma route tourmentée Vous m’eussiez sauvé du malheur ! — Marchez sans crainte… mon image

Ira partout où vous irez ; Je vous suivrai dans le voyage, Et comme un rayon dans l’orage. Doucement je vous sourirai.

Mais, dites-moi, que fait le père ? — Le père est triste et soucieux, Vers les biens ingrats de la terre Il se penche avide, ô misère !

Oubliant l’heure des adieux ! Au fond de sa province obscure, L’aîné, comme un ermite ancien, Le dédain au cœur pour armure.

Sans grande joie et sans murmure, Vit sans songer au lendemain. C’est le seul heureux, le vrai sage. Moi, je reste, pauvre insensé,

Tâchant de sauver du naufrage, Rien que par un vers, une page, Le nom de qui m’a délaissé. J’emporte ma douleur profonde

Comme une biche au fond des bois… Je la retourne et je la sonde. Rien n’y paraît aux yeux du monde ; Je suis heureux comme autrefois !

J’ai, pour me consoler, ma fille.J’ai, pour me consoler, ma fille. Pauvre être inoffensif et doux.Pauvre être inoffensif et doux. Ah ! parfois je vous porte envie ! La mort a des roses aux mains :

Et la tombe qui me convie, Dites-moi, sœur, je vous en prie. A-t-elle encor des lendemains ? — Insensé, taisez-vous ! Silence !

Malheur à qui veut entrevoir ! Dieu ne veut pas qu’on le devance… La mort est la seule science Que l’on ne puisse pas savoir.

Ne m’interrogez pas, mon frère, Ma voix blanchirait vos cheveux ! Quand par la porte solitaire Du tombeau souffle le mystère.

Mettez la main devant vos yeux ! La tombe est froide, humide et sombre, Le bord en est horrible et nu ; Malheur à la voile qui sombre !

Sous un bandeau trempé dans l’ombre, Je vois un pays inconnu… Vivez ! la vie est nécessaire. Vivre est la loi qui vient de Dieu ;

Vivre, c’est payer sur la terre L’expiation salutaire Qu’on subit dans un autre lieu. Vivez donc ! c’est le vrai courage ;

C’est la science et le devoir ; C’est le suprême apprentissage Qui doit un jour, après Forage, Nous permettre de nous revoir.

Honte et malheur à qui s’arrête. Sans oser aller jusqu’au bout ! En fuyant l’humaine tempête. Osera-t-il lever la tête

Devant Dieu qui l’attend debout ! Jour de justice et de colère. Jour de terreur et de pardon, jour trois fois saint, jour salutaire.

Dernier jour promis à la terre. Fatal au méchant, doux au bon. — C’est assez, j’accepte la vie ; Honte à mon cœur irrésolu !

Puisque votre voix m’y convie, Chère morte, en qui je me fie, Je vivrai — vous l’aurez voulu !

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
ENTRETIEN FRATERNEL · Alfred BUSQUET · Poetry Cove