Tu veux des vers, ma pauvre amie, Compagne des jours malheureux ; A ma triste Muse endormie Tu fais un effort douloureux.
Pourquoi des vers, pourquoi des rimes, Jeux d’esprit où le cœur n’a rien ? Crois-tu que monté sur les cimes Ce cœur vaudra mieux pour le tien ?
A tous les poèmes superbes. Préfère un regard, un baiser ; Le ruisseau qui court dans les herbes Vaut bien, quoi qu’on puisse en penser.
Le torrent qui, de roche en roche, S’élance avec un bruit vainqueur Ou la haute mer qu’on approche Avec un serrement de cœur.
Elle vaut mieux, la violette, Pour le sein qui lui donne abri. Que le fier cactus dont l’aigrette S’élance du rocher fleuri.
Crois-moi, ne cherchons pas la gloire ; La gloire est hostile au repos. Cherchons l’amour et sa victoire. Cueillons le bonheur à propos.
Lorsque la mort t’aura fauchée Avec ou sans un grand renom. Pour toi, la belle chevauchée Que de partir avec un nom !
Les grands héros, les grands poètes Préoccupés de l’avenir. Ont eu trop d’heures inquiètes Pour aimer et se souvenir.
Je préfère à tous les lyriques Tibulle, un paresseux Romain. Pour moi, l’auteur des Bucoliques Est le seul grand, le seul humain.
Non pas qu’il égalât Homère, Divin poète au large essor. Mais parce qu’il aima Néère, Amaryllis, d’autres encor ;
Parce qu’il fut amant fidèle. Le meilleur de tous les amis. Que le bon Horace l’appelle Optimus… sans nul compromis !
Ainsi, résigne-toi, ma belle, A vivre obscure, à n’être rien… Trop heureuse si l’on t’appelle La femme d’un homme de bien ;
Après la tâche accoutumée, Si tu dis avec un soupir : Je l’aimais et j’en fus aimée !… C’est assez pour vivre et mourir.
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