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1815

MADAME GRÉGOIRE

Pierre-Jean BÉRANGER

C'était de mon temps Que brillait Madame Grégoire. J'allais à vingt ans Dans son cabaret rire et boire ;

Elle attirait les gens Par des airs engageants. Plus d'un brun à large poitrine Avait là crédit sur la mine.

Ah ! Comme on entrait Boire à son cabaret ! D'un certain époux Bien qu'elle pleurât la mémoire,

Personne de nous N'avait connu défunt Grégoire ; Mais à le remplacer Qui n'eût voulu penser ?

Heureux l'écot où la commère Apportait sa pinte et son verre ! Ah ! Comme on entrait Boire à son cabaret !

Je crois voir encor Son gros rire aller jusqu'aux larmes, et sous sa croix d'or L'ampleur de ses pudiques charmes.

Sur tous ses agréments Consultez ses amants : Au comptoir la sensible brune Leur rendait deux pièces pour une.

Ah ! Comme on entrait Boire à son cabaret ! Des buveurs grivois Les femmes lui cherchaient querelle.

Que j'ai vu de fois Des galants se battre pour elle ! La garde et les amours Se chamaillant toujours,

Elle, en femme des plus capables, Dans son lit cachait les coupables. Ah ! Comme on entrait Boire à son cabaret !

Quand ce fut mon tour D'être en tout le maître chez elle, C'était chaque jour Pour mes amis fête nouvelle.

Je ne suis point jaloux : Nous nous arrangions tous. L'hôtesse, poussant à la vente, Nous livrait jusqu'à la servante.

Ah ! Comme on entrait Boire à son cabaret ! Tout est bien changé : N'ayant plus rien à mettre en perce,

Elle a pris congé Et des plaisirs et du commerce. Que je regrette, hélas ! Sa cave et ses appas !

Long-temps encor chaque pratique S'écrîra devant sa boutique : Ah ! Comme on entrait Boire à son cabaret !

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