L'ombre sans lune a couvert la campagne ;
Où t'en vas-tu, pâtre silencieux ?
Ô voyageur, le souci m'accompagne,
Et, quand tout dort, je marche sous les cieux.
Sans voix qui bêle et sans grelot qui sonne,
Ton noir troupeau s'allonge dans la nuit !…
Ô voyageur, ne le dis à personne,
Il est muet le troupeau qui me suit !
Ce ne sont donc ni des boeufs ni des chèvres
Que tu conduis, ô pâtre, avant le jour ?
Ce chalumeau tout usé par tes lèvres
Ne sait donc pas quelque refrain d'amour ?
J'ai dans ma flûte un refrain lamentable ;
J'ai dans mon âme un hymne de douleurs
Qui fait, en cercle, autour de mon étable,
Tomber les nids et se faner les fleurs !
Mais… ce troupeau ! Qu'ai-je vu ?… je frissonne !…
Spectres hideux, à la tombe échappés !
Ô voyageur, ne le dis à personne,
C'est le troupeau de mes désirs trompés !
Ciel ! Comme on voit, là-bas, grandir la foule !
Leur nombre échappe à mes regards perclus !
Ne compte pas ! Chaque instant qui s'écoule
Derrière moi, laisse un monstre de plus.
Quel Dieu t'enchaîne à ce troupeau farouche ?
Viens, ô berger, dans nos vallons fleuris,
Un rossignol chante au bord de ma couche,
Mon toit de paille est tout brodé d'iris !…
Oh ! Voyageur, dans tes vallons fidèles
Je ne veux pas montrer ce front pâli.
Nous allons paître au champ des asphodèles,
Nous allons boire aux fleuves de l'oubli !