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1869

SOMBRE ÉGLOGUE

Louis BOUILHET

L'ombre sans lune a couvert la campagne ; Où t'en vas-tu, pâtre silencieux ? Ô voyageur, le souci m'accompagne, Et, quand tout dort, je marche sous les cieux.

Sans voix qui bêle et sans grelot qui sonne, Ton noir troupeau s'allonge dans la nuit !… Ô voyageur, ne le dis à personne, Il est muet le troupeau qui me suit !

Ce ne sont donc ni des boeufs ni des chèvres Que tu conduis, ô pâtre, avant le jour ? Ce chalumeau tout usé par tes lèvres Ne sait donc pas quelque refrain d'amour ?

J'ai dans ma flûte un refrain lamentable ; J'ai dans mon âme un hymne de douleurs Qui fait, en cercle, autour de mon étable, Tomber les nids et se faner les fleurs !

Mais… ce troupeau ! Qu'ai-je vu ?… je frissonne !… Spectres hideux, à la tombe échappés ! Ô voyageur, ne le dis à personne, C'est le troupeau de mes désirs trompés !

Ciel ! Comme on voit, là-bas, grandir la foule ! Leur nombre échappe à mes regards perclus ! Ne compte pas ! Chaque instant qui s'écoule Derrière moi, laisse un monstre de plus.

Quel Dieu t'enchaîne à ce troupeau farouche ? Viens, ô berger, dans nos vallons fleuris, Un rossignol chante au bord de ma couche, Mon toit de paille est tout brodé d'iris !…

Oh ! Voyageur, dans tes vallons fidèles Je ne veux pas montrer ce front pâli. Nous allons paître au champ des asphodèles, Nous allons boire aux fleuves de l'oubli !

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