Et le cèdre, debout sur le mont solitaire, Disait : — Béni soit Dieu, qui du sein de la terre Fait monter comme un flot la sève dans mes flancs ; Béni soit le Seigneur qui, pour moi seul au monde,
Garde dans ses trésors et la fraîcheur féconde, Et les rayons étincelants ! Je suis le fils aîné de la nature immense ! Les germes des humains dormaient dans le silence,
Que déjà j'étendais mes bras audacieux ; Les forêts d'aucun cri ne tressaillaient encore, Et la brise, agitant mon feuillage sonore, Fut le seul bruit, un jour, qui monta jusqu'aux cieux !
Dès que l'homme créé sortit de la poussière, Devant ma majesté puissante et séculaire Il inclina la tète, apprit à me bénir, Et cachant tous ses dieux sous mon écorce dure,
Il fit de mes rameaux, durant la nuit obscure, Tomber les voix de l'avenir ! Sous mes pieds immortels, les familles humaines Ont vécu leur saison, comme l'herbe des plaines !
Du temps qui détruit tout, seul j'ai bravé l'affront ; Et quand l'orage passe, en ébranlant les villes, Les siècles, plus nombreux que mes feuilles mobiles, Tremblent confusément, suspendus à mon front !
Gloire à Dieu ! gloire à Dieu !… je suis le roi du monde ! La vie, à mon flanc noir, glisse lente et profonde ; Dans le granit des monts j'enfonce mes cent piés ! Le nuage, en passant, se déchire à ma cime,
Et je reste, ici-bas, comme un pilier sublime Sur qui les cieux sont appuyés ! Et l'homme, sur son front posant le diadème, Disait : — Béni soit Dieu dont la bonté suprême
Mit tant de force en moi ! Mon génie à toute heure allonge mes domaines ; Sur tous les océans et par toutes les plaines, Je suis, je suis le roi !
Les saisons, dépouillant les campagnes vermeilles, Pour ma soif et ma faim répandent leurs corbeilles Sous mes plafonds sculptés ! Pour moi fermente l'or aux veines de la mine,
Pour moi le flot salé polit la perle fine Dans les immensités ! A chacun des désirs dont mon âme tressaille, Esclave obéissant tout un monde travaille
Et ne s'arrête pas ! Et comme des lions qu'a muselés le maître, Les éléments soumis, en me voyant paraître, Bondissent sur mes pas !
Les fleuves murmurants font tourner mes machines, Le feu grince et se tord dans mes noires usines, L'air se plie à ma loi ! Et quand je veux, un jour, visiter mon empire,
Je dis aux vastes mers : « Soulevez mon navire ! » Aux vents : « Emportez-moi ! » Gloire à Dieu ! gloire à Dieu ! ma volonté féconde Est un moule puissant où je jette le monde
Pour qu'il garde mon pli ! Et quand je passe, calme et portant mon idée, La montagne se range, et la mer débordée Se refoule en son lit !
Le cèdre au front superbe est couché dans la plaine, L'homme s'est endormi dans son tombeau glacé. Sur leurs débris sans forme, où le ver se promène, Un bruit mystérieux lentement a passé :
« A nous, à nous ! les temps et l'avenir sans bornes ! A nous, fils de la mort et frères du destin ! Nous peuplons du néant les solitudes mornes, Et Dieu, de l'univers, nous fait un grand festin !
La mort, la mort nous aime : au sein de la nuit sombre Elle ouvre les cercueils avec sa froide main ; Elle nous dit : « Mes fils, que faites-vous dans l'ombre ? La tombe est-elle vide, et n'avez-vous pas faim ?
Je vous apporterai de belles jeunes filles, Pâles comme des lis, et des enfants tout blonds ! Car c'est pour vous, ô vers, que croissent les familles, Ainsi que des troupeaux parqués dans les vallons ! »
Et puis, la mort nous quitte et s'en va par la terre ; Elle franchit les monts et passe les grands flots, Traînant, comme un butin, le cèdre centenaire, Ou prenant le navire avec les matelots !
Gloire, gloire au Seigneur ! il fit du ciel immense Un dais d'azur et d'or à notre royauté ! Où le monde finit, notre empire commence, Solitaire et profond comme l'éternité !
Toujours retentira la chute monotone Des siècles, l 'un sur l'autre, en la nuit emportés ! Et tomberont, sans cesse, au souffle de l'automne, La feuille des forêts, et l'homme des cités !
Jusqu'à ces jours lointains de pâle solitude Où, sur la terre morte étalant notre orgueil, Nous rongerons le monde en sa décrépitude, Comme un cadavre froid qui n'a pas de cercueil !
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