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1859

LE LION

Louis BOUILHET

Quand, dans le vieux Paris, les mignons pleins de joie Secouaient, en passant, l'ambre de leurs cheveux, Certe, ils gardaient en cor, sous la cape de soie, La foi des chevaliers et l'honneur des aïeux ;

Dans le coffre aux onguents ils cachaient une épée, La dague étincelait au bout des colliers d'or, Et ces enfants d'amour, prêts à toute équipée, Au nombre des plaisirs avaient compté la mort !

Quand les roués dansaient, aux jours de la Régence, Blancs de poudre, et musqués, sous un pourpoint fleuri, Ils sauvaient la débauche à force d'élégance, Et n'avaient pas de cœur, tant ils avaient d'esprit !

Quand les beaux muscadins, de leurs jaunes bottines Frappaient, en sautillant, le pavé des faubourgs, Ils faisaient leur toilette au pied des guillotines, Réglaient la carmagnole au rhythme des tambours,

Et, secouant le sang de leurs dentelles fines, De l'humide abattoir ils volaient aux amours ! L'incroyable, appuyé sur sa pomme d'agate, Portait la République au pli de sa cravate.

Le fringant officier, du temps de l'Empereur, Quand son sabre traînait, en sonnant, sur les dalles, Pouvait montrer, du moins, aux nations rivales, La blessure à son front et la croix sur son cœur.

Tous, page aux cheveux blonds, marquis à l'habit rose, Ceux de quatre-vingt-treize et de mil huit cent deux, Esprit, grâce .ou fierté, tous avaient quelque chose Dont le monde longtemps se souvint après eux.

Mais lui, qu'a-t-il gardé, le lion ridicule, Le Richelieu bourgeois, le don Juan roturier, Grotesque conquérant à la barbe d'Hercule, Marquis de Carabas dont le père est meunier !

Dites ? quel est son droit ? quel laquais en démence Sur des coussins de pourpre enivra son enfance ? Au peuple que son char éclabousse en chemin Quel blason montre-t-il, sur un vieux parchemin ?

Lui, qui siffla jadis les nobles d'un autre âge ! Lui, que berça Juillet, au branle du canon ! Valet qui des grandeurs a fait l'apprentissage, Insolent, moins l'esprit ! vaniteux, moins le nom !

Ah ! c'est pitié de voir ce commis hors d'haleine, Bouffi dans son orgueil et dans son habit noir, Faire, à l'égal d'un droit, sonner sa bourse pleine, Et secouer au vent la poudre du comptoir !

Bravo ! marchands dorés ! nobles fils de famille ! Du talon, sans remords, foulez le peuple impur ! Étalez vos couleurs, blasons de pacotille, Pains de sucre en sautoir et coton sur azur !

Vous n'atteindrez jamais à l'aristocratie, Et toujours, mes seigneurs, malgré vos airs galants, Vos gros pieds perceront sous la botte vernie, Vos grosses mains feront éclater vos gants blancs !

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