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1859

LA PLAINTE D'UNE MOMIE

Louis BOUILHET

Aux bruits lointains ouvrant l'oreille, Jalouse encor du ciel d'azur, La momie, en tremblant, s'éveille Au fond de l'hypogée obscur.

Elle soulève sa poitrine, Et sent couler de son œil mort Des larmes noires de résine Sur son visage fardé d'or !

Puis au cercueil de planche peinte Heurtant ses colliers de métal, Elle pousse une longue plainte, Et miaule comme un chacal.

« Oh ! dit-elle, avec sa voix lente, Être mort, et durer toujours ! Heureuse la chair pantelante Sous l'ongle courbe des vautours !

» Heureux les morts qu'un vent d'orage Plonge au fond des gouffres salés, Et qui s'en vont, de plage en plage, Reluisants, verdis et gonflés !

» Heureux trois fois ceux qu'on enterre Tout nus, dans les sables mouvants, Et dont le corps tombe en poussière Qui tourbillonne aux quatre vents !

» Ils vivront ! ils verront encore, À la nature se mêlant, Les frissons roses de l'aurore Sur le lit bleu du ciel brûlant !

Et, sous des formes inconnues, Oublieux du néant glacé, Ils secoûront au vent des nues Les cendres noires du passé !

» Hélas ! hélas ! la destinée M'accablant d'honneurs importuns, Garde ma forme emprisonnée Dans l'éternité des parfums ?

» Mon cercueil, sous la crypte blanche, Ne tient plus à ses clous d'airain, Et les vers ont troué la planche, Comme un crible à passer du grain !

» Sur ma poitrine recouverte De symboles religieux Le temps, avec sa lèpre verte, A rongé la face des dieux !

» Seul, au milieu de ce qui tombe, Je reste immobile et jaloux, Et je dis au vers de la tombe : O vers, pourquoi m'oubliez-vous ? x

» Ici jamais ni vent, ni pluie N'ont rafraîchi mon front poudreux ; Depuis vingt siècles je m'ennuie A regarder, démon œil creux,

» Le sphinx de pierre, aux froides griffes, Accroupi dans mon antre obscur, Avec l'oiseau des hiéroglyphes Qui ne s'envole pas du mur !

» Pour plonger dans .ma nuit profonde, Chaque élément frappe en ce lieu : — Nous sommes l'air ! nous sommes l'onde ! Nous sommes la terre et le feu !

» Viens avec nous ! le steppe aride Veut son panache d'arbres verts Viens, sous l'azur du ciel splendide, T'éparpiller dans l'univers !

» Nous t'emporterons par les plaines, Nous te bercerons à la fois, Dans le murmure des fontaines, Et le bruissement des bois !

» Viens !… la nature universelle Cherche, peut-être, en ce tombeau, Pour le soleil, une étincelle ! Pour la mer, une goutte d'eau !

» Alors, me réveillant dans l'ombre, Je roidis mes membres perclus. Sous les bandelettes sans nombre Mes pieds maigres ne marchent plus !

» Et, dans ma tombe impérissable, Je sens venir avec effroi, Les siècles lourds comme du sable Qui s'amoncelle autour de moi !

» Ah ! sois maudite, race impie, Qui de l'être arrêtant l'essor Gardes ta laideur assoupie * Dans la vanité de la mort !

» Un jour, les peuples de la terre Brisant ton sépulcre fermé, Te retrouveront tout entière, Gomme un grain qui n'a pas germé !

» Et, sous quelque voûte enfumée, Ils accrocheront, sans remords, Ta vieille carcasse embaumée, Auprès des crocodiles morts !… »

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