Nous voguions en mer sous les étoiles ;
C'était le bon temps que ce temps-là !
Les brises du nord gonflaient les voiles
De notre barque de gala.
Nous ne pensions pas que la jeunesse
Traverse la vie en papillon,
De nos doigts s'échappe et ne nous laisse
Qu'une poussière et qu'un vain nom !
Et pourtant la mer, sous les étoiles,
Nous prêtait son dos ; et nous allions,
Tandis qu'un vent frais gonflait nos voiles
En route vers les millions.
Vers tous les trésors d'un nouveau monde,
Vers la libre vie et vers l'amour ! —
Pensions-nous rouler sous l'eau profonde,
Sans tombe et sans larmes un jour ?
Car nul n'a pleuré notre naufrage ;
Nos malheurs, qui donc les eût redits ?
Les gens attardés sur le rivage
Nous croient heureux en paradis.
D'autres livreront aussi leurs voiles
Aux traîtres baisers du vent du soir ;
D'autres partiront sous les étoiles
Sans même agiter un mouchoir !
Car ils croient en eux, folle jeunesse ;
Au départ, ils n'ont aucun regret.
Ils sont abîmés dans leur tendresse :
Pour eux le monde disparaît.
Oubliez le monde, il vous oublie !
Bon voyage alors, partez tous seuls ;
La funèbre mer de deuils remplie !
Vous roulera dans ses linceuls.