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1876

XXXV

Maurice BOUCHOR

Il ne nous reste donc, après tant de nuits folles, Qu'à nous dire bonsoir et qu'à nous oublier ; Si tant est que l'oubli puisse nous délier D'un millier de serments et de tendres paroles.

Mais je ne veux pas dire, alors que tu t'en vas, Que ce bonheur, c'est ton caprice qui me l'ôte ; Ne me dis pas non plus que tout est de ma faute, Soyons galants, pour Dieu ! ne nous insultons pas.

Nous subissons la loi des choses. — Quand j'y pense, Je me dis « Pourquoi donc nous être tant aimés, Pourquoi les soirs d'été si doux, si parfumés, Ce murmure amoureux ou ce vaste silence ? »

Mais, puisque nous souffrons tous deux un mal commun, Penses-tu donc que rien ne reste de ces choses ? Oh ! dis, après avoir tant respiré de roses, N'en garderons-nous pas je ne sais quel parfum ?

Et jusques à la mort, en nos chemins arides, Le souvenir des temps qui se sont envolés Ne planera-t-il pas sur nos deux fronts voilés Où, parmi les baisers, se creusèrent des rides ?

Mais le temps fatal est venu, L'amour t'a de nouveau conquise ; Il me semble te voir assise, Ma chère, auprès d'un inconnu.

Te dit-il les mêmes paroles Qui jadis ont troublé ton cœur En dépit du rire moqueur Qui volait sur tes lèvres folles ?

L'amour n'a qu'un air à chanter, Mais il est si doux et si tendre Qu'une femme pourrait l'entendre Pendant toute l'éternité.

Regardant sa tête si chère, Tu vas glisser entre ses bras, Et tu lui répètes tout bas Ce que tu me disais naguère.

Non ! ta jeunesse est là qui m'aimera toujours ; Tu ne verseras pas les mêmes pleurs d'amour, Tu n'auras pas la voix si fraîche et si câline ! Le regard .de tes yeux qui toujours m'illumine

Ne le percera pas, lui, de sa flèche d'or, Car ta jeunesse est mienne et m'appartient encor. Toutes les voix du ciel, dans la nature immense, Auront beau murmurer l'éternelle romance

De la sainte beauté, du printemps et des fleurs, Et nous dire d'aimer du profond de nos cœurs, Nous resterons pensifs au milieu de nos joies ; Si l'herbe est d'émeraude et que le ciel flamboie,

Alors qu'au clair soleil les. fleurs resplendiront, N'osant pas, malgré tout, nous couronner le front De roses ni de lis, mais de sombres pensées, Nous porterons le deuil de nos amours passées.

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