Et nous coucher ensemble, immobiles et froids,
Nous étant plus aimés que les héros célèbres,
Et toujours égrenant avec nos maigres doigts
Le rosaire glacé des bonheurs d'autrefois,
Dans notre lit muet d'éternelles ténèbres.
Ah ! quelle volonté pourrait nous réveiller ?
Rien ne saurait tenter notre chair assouvie.
La trompette d'airain du jugement dernier
Ne ferait pas dresser nos fronts sur l'oreiller ;
Rien ne vivrait pour nous que l'ombre de la vie.
Nous n'aurions pas souci des lis nobles et purs,
Des immortelles d'or et des tendres pensées
Qui s'épanouiraient sur nos réduits obscurs ;
Et, dédaigneux du bruit et des soleils futurs,
Nous nous réfugirions dans les gloires passées.
Car, vois-tu, nous aurions vécu jusqu'à mourir,
Car pour vivifier nos âmes épuisées
Nous aurions desséché les sources du désir ;
Et pour que nos deux cœurs pussent encor fleurir,
Où seraient le soleil, l'azur et la rosée ?