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1876

XXXIII

Maurice BOUCHOR

Oui, pour Dieu. Je ferai palpiter dans les cieux Les étoiles, ainsi que des yeux de lumière, Et, pâle de tristesse et le front soucieux, La lune versera des larmes- sur la terre.

Les arbres sauront bien que sous l'ombrage épais De leurs rameaux tendus pour bénir de beaux couples L'amour trouve toujours le silence et la paix, Et les gazons seront merveilleusement souples.

Vous sentant déchirer, pâquerettes des champs, Vous ne vous plaindrez pas et vous serez charmées : Les doigts des femmes sont aussi doux que méchants, Ne leur en voulez pas de se vouloir aimées !

Le soleil sourira sur le monde ébloui ! Et la mer, miroitant comme une immense armure, Pleine de diamants et se tournant vers lui, Laissera s'échapper son âme en un murmure.

Dans ma pensée à moi, qui ne veut s'enfermer Dans la réalité qui l'étouffe, les choses Se laisseront de haine ou d'amour enflammer, Et l'univers, parmi tant de métamorphoses,

S'écoutera marcher, respirer, vivre, aimer. Qu'importe que ce Dieu, que cette âme du monde Ne soit qu'un songe et qu'une immense vanité, Et que roulant dans une obscurité profonde,

La terre flotte ainsi qu'un vaisseau ballotté Sur une mer où nul n'a pu jeter la sonde ? Est-il vrai que ce Dieu n'est qu'un espoir déçu ? Car la foi l'abandonne, et la raison le nie.

Mais ce rêve divin que tous nous avons eu, Ce symbole d'amour, de beauté, d'harmonie, Il existe depuis qu'un cerveau l'a conçu. Le monde n'en sait rien, soit ! au hasard poussée

La fleur embaume et n'en sait rien ; le ciel sacré Ignore sa splendeur, et la mer apaisée N'a jamais soupiré d'amour… Mais je mettrai En tout ce que je vois mon âme et ma pensée.

Matière déchaînée, air, océan ou feu, Va, précipite-toi comme un taureau qui meugle ! Sois le sombre chaos ou le riant ciel bleu ; O monde, malgré toi, monde sourd, monde aveugle,

Je te ferai vivant et je te ferai Dieu !

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