Est-ce donc qu'il est vrai, dans cette âpre vallée De larmes, de sanglots et de gémissements, Que notre âme ne peut subir inébranlée Ni d'intenses plaisirs ni de rudes tourments ?
Et que le cœur humain sitôt se rassasie De sa propre jeunesse et de la volupté, Et qu'admis dans l'Olympe à manger l'ambroisie, Il lui prenne un dégoût de l'immortalité ?
A peine il a saisi ce qu'il suivait sans trêve Qu'il le rejette au loin avec des pleurs d'enfant Et dès qu'il a touché le papillon du rêve, Il voit s'en envoler la poussière d'argent.
Et rien ne reste plus qu'un peu de jouissance, Cadavre du désir mort dans toute sa fleur ; Et nous, muets d'horreur devant notre impuissance, Nous restons sans amour et la mort dans le cœur.
Nous avons tant vécu que notre âme lassée Réclame le silence et la paix du tombeau ; Et debout sur le seuil une morne pensée, Chantant des chants de mort, renverse son flambeau.
Nous avons épuisé les fraîches matinées, Les aromes, les voix, les souffles, les rayons ; Les fleurs dont nous avions nos têtes couronnées Nous ont empoisonnés pendant que nous dormions.
Ah ! les nuits de plaisir et de galanterie, Les guitares vibrant dans l'air léger du soir, La fenêtre qui s'ouvre, et puis la causerie Avec l'amant debout au pied du balcon noir !
En me ressouvenant de ces nuits sans pareilles, Si je veux à présent jouer des airs nouveaux, Les passants attardés se bouchent les oreilles, Car mon cœur — le maudit ! —sonne horriblement faux.
Nous n'avons pas menti pourtant, chère infidèle, Quand la première fois nous étions tout émus ! Mais c'est la loi du monde inflexible et cruelle : Nous avons tant aimé, las ! que nous n'aimons plus !
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