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1876

XXVIII

Maurice BOUCHOR

Hélas ! il est trop vrai, le temps seul est vainqueur Et nous pouvons survivre à la passion morte. En dépit de l'élan qui souvent nous emporte, Nous avons le cerveau plus puissant que le cœur.

L'égoïsme éternel, roi féroce du monde, Voit tomber à ses pieds tous nos rêves brisés… Qui sait ce que le vent a fait des longs baisers Qu'il nous prit, une nuit énervante et féconde ?

Pourtant, je me souviens encor. — Le sombre ciel M'a vu lever vers lui des mains désespérées, Quand, l'esprit débordant de visions sacrées, J'écoutais palpiter l'amour universel.

Je rêvais l'harmonie immortelle et divine, Je voulais qu'une voix se levât dans la nuit, Qu'une forme apparût et soudain m'éblouît Et que ce cœur gonflé me brisât la poitrine !

Mais depuis, j'ai compris. L'impassible univers S'est réveillé, superbe et revêtu de gloire, Flagellant sans pitié de son chant de victoire Tous les plaisirs tentés et tous les maux soufferts.

Et cette vision m'a bien suffi. Je tire Entre la vie et moi le rideau de l'oubli ; Je vivrai désormais comme un enseveli Sans que l'espoir en moi puisse une fois sourire.

Et je me construirai je ne sais quel château Que hantera le spectre épouvantable et triste Du souvenir glacé qui se dresse, et persiste A jeter sur mon front l'ombre de son manteau.

L'illusion, l'amour des choses entrevues, La beauté de la vie épanouie un jour Dans quelque œuvre pourront revivre tour à tour Et flamboyer pour moi de leurs splendeurs perdues.

Et que m'importerait d'avoir été vaincu Par mon âme impuissante et sitôt assouvie, Si je pouvais renaître et composer ma vie Avec, le souvenir de ce que j'ai vécu ?

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