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1876

XXIV

Maurice BOUCHOR

L'océan qui roule sa plainte A travers l'abîme des cieux Est comme un grand verre d'absinthe Qui tenterait la soif des dieux.

Il clapote, verdâtre et sale, Dans son enceinte de rochers Que l'onde, l'air et la rafale Ont inutilement rongés.

Malgré ton écœurante écume, O coupe des désespérés, Bien des cœurs dans ton amertume Se sont déjà désaltérés.

Plus d'un dont le destin sévère Avait torturé le cerveau Est demeuré au fond du verre Dans une fraîcheur de tombeau.

Tous ceux qui dans la coupe immense Ont bu, sont tombés ivres-morts, Mais ton indicible clémence Les a délivrés du remords.

Quant à mol, faible cœur qu'agite Je ne sais quel espoir sans but, En face de la mer j'hésite Comme un qui n'aurait jamais bu.

Rien qu'à la voir, je me sens ivre D'un insatiable désir ; Mais j'ai la lâcheté de vivre Tout en souhaitant de mourir.

Je m'en irai, la face pâle, Rôder sur ton immensité Qui parfois — miroitante opale — Garde un sourire de l'été.

Mais j'aimerai surtout l'abîme Quand il sera sinistre et vert, Et qu'au loin le grand ciel sublime- Sera le ciel blafard d'hiver.

Et je froncerai les narines Afin d'aspirer à longs traits Ces amères odeurs marines Qui passent dans un souffle frais.

Comme une bête carnassière Tu subiras l'orgueil humain, O gouffre ! et moi, sur ta crinière — Tremblant — je passerai ma main.

Et, cloué au pont par la crainte, Du moins sans but je flotterai Sur l'océan couleur d'absinthe Où ma raison aura sombré.

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