Par une nuit d'été délicieuse et triste (Des nuits qui font chanter nos souvenirs en nous), Je voguais, caressé par le vent frais et doux Sur une mer gris-perle aux reflets d'améthyste.
Que les parfums du soir répandaient de langueur ! Quel brouillard délicat, léger, flottait sur l'île ! Ah ! les larmes ont dû, par cette nuit tranquille, Monter à bien des yeux et gonfler bien des cœurs !
Tous ceux dont l'âme encor naïve et vigoureuse Vers l'inconnu tendait ses deux ailes, — ceux-là, Quel vent mystérieux dans leur cheveux souffla, Qui les lançait au large en pleine mer joyeuse !
Et ceux dont la douleur avait brisé l'essor, Qui vivaient du passé comme d'un divin rêve, Oh ! pour ceux-là, combien s'élevaient sur la grève De tendres souvenirs qui les charmaient ! Encor !
La mer, silencieuse et palpitant à peine, Brillante de clartés étranges, paraissait Le miroir où la nuit amoureuse tressait, En souriant, ses lourds et beaux cheveux d'ébène.
Les yeux au ciel où vers de mystiques amours Fuyait la blanche lune ainsi qu'une colombe, Et l'oreille attentive aux clapotements sourds Des rames s'abattant sur les flots de velours,
Je descendais en moi comme dans une tombe. Comme dans un caveau solitaire et glacé Où les morts sont couchés dans des poses tragiques, Gardant la mine, encor, de leur orgueil passé ;
Mais le vol des hiboux les a seul caressés, Et le vent de la nuit est leur seule musique. Dans ce caveau gisaient souvenirs et rancœurs, Suprême illusion chimère décevante,
— Comme des morts que nul n'a suivi de ses pleurs ; Et les coups de poignard qui leur saignaient au cœur Me faisaient frissonner d'horreur et d'épouvante. Ah ! dans ce moment même, et sous la grande nuit
Qui sur mille douleurs ouvrait ses larges ailes, Plus d'un, que le sommeil dès longtemps avait fui, Promenait sur la plage un amoureux ennui Et regardait briller les étoiles cruelles.
Peut-être pleurait-il, et, tourné vers la mer, Laissait couler les pleurs sur sa face pâlie Avec la volupté d'un mal longtemps souffert ; Mais moi, quels pleurs pourraient tomber dans mon enfer,
Et quelle volupté dans ma mélancolie ? Moi-même, j'ai tué mon cœur ! Pourrais-je donc, Brusquement repenti, par cette nuit sublime Qui me fait plus souffrir de mon morne abandon,
Évoquer un fantôme et demander pardon A ma jeunesse morte, — et morte par mon crime ? La nuit commençait à pâlir, Craintive — on l'eût dite pâmée,
Comme, entendant la voix aimée, Une vierge se sent mourir. Et vers sa demeure emperlée, Jetant un sourire d'argent
La lune, d'un pied diligent, Avait fui, charmante et voilée. Nous étions bien loin des maisons Où l'on rit et pleure, où l'on aime, —
Voguant, sans un adieu suprême, Là-bas, vers les grands horizons. Bien loin de la cendre glacée De tous les souvenirs éteints
Qui, légère, au vent des matins En tournant s'était dispersée. Et les rameurs ne chantaient pas ; Nous allions, la voile gonflée,
Sous la grande voûte étoilée, Sans savoir où, toujours là-bas… Et cependant qu'à pleine voile S'enfuyait le svelte bateau,
Je me roulai dans mon manteau Et je dormis sous les étoiles.
Cookies on Poetry Cove