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1876

XX

Maurice BOUCHOR

Éteignant ses pâles étoiles, Rougit le ciel oriental ; Le vent de mer' gonfle nos voiles Pour quitter le pays natal.

Sachant comme le sort est traître, Je vais aller au cabaret Pour la dernière fois peut-être Boire un verre de vin clairet.

Ce soir donc, je suis ma fortune Au caprice léger du flot, Et je regarderai la lune Battre des entrechats sur l'eau.

La vie, ah ! c'est une misère Pour qui vit ses rêves trahis ! Et cependant mon cœur se serre En quittant le sol du pays.

Mais je suis las de vivre à l'aise Sous notre ciel toujours clément, Et je veux dans la brume anglaise Voguer mélancoliquement.

Or, avant que le soir ne vienne, Tavernier qui ne comprends pas, — Je veux te raconter ma peine Et pourquoi je m'en vais là-bas.

Sache donc qu'une matinée On me vit tomber amoureux, Et que pendant toute une année Je vécus comme un bienheureux.

Mais tout au monde est périssable ; Depuis que mon amour a fui, Mes jours, comme des grains de sable, Roulent au souffle de l'ennui.

A présent, je ne vois personne, Je suis triste et je me souviens !… Mais j'entends la cloche qui sonne, Je finirai si je reviens.

A l'heure de la marée haute Nous sommes partis : c'est fini. On voit le sommet de la côte D'un rayon de lune jauni.

Tout s'efface. A travers le monde Je vais promener mon ennui, — Ou me coucher sous l'eau profonde… Mon pays natal, bonne nuit !

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