Skip to content
1876

XV

Maurice BOUCHOR

Quand verrons-nous comme autrefois Rougir, pimpantes et joyeuses, Les petites fraises des bois Comme des lèvres amoureuses ?

Quand verrons-nous comme autrefois S'épanouir, fraîches écloses, Les petites fraises des bois Comme le bout de tes seins roses ?

Que de désirs inapaisés Me brûlent le sang de leurs fièvres ! Combien, mignonne, de baisers Sécheront sur tes belles lèvres !

Ils s'envolaient, beaux papillons, Sans jamais tromper mon attente, Et leurs ailes de vermillon S'abattaient sur ma lèvre ardente.

A présent j'envoie, éperdu, Mille baisers au vent qui passe ; Dis-moi, n'as-tu pas entendu Ce qu'il te disait à voix basse ?

Vent parfumé, qui dans ses plis Comme en une étoffe de gaze. Roule nos jours passés, remplis D'une mystérieuse extase…

Dis-moi, ne t'a-t-il point parlé De la saison exquise et brève Qui n'est plus qu'un rêve envolé, Que l'ombre légère d'un rêve ?

Es-tu trop loin pour que sa voix Puisse, en t'apportant mes tendresses, Au souffle matinal des bois Faire refleurir nos jeunesses ?

Oh ! dans ton solitaire ennui, Es-tu trop loin ? Peux-tu m'entendre ? — Comprends-tu tout ce que la nuit A de douloureux et de tendre ?

Pleures-tu comme nous pleurions Sous les étoiles, sous la lune Aux mélancoliques rayons, Regard furtif de la nuit brune ?

Loin de toi, mignonne aux grands yeux, Que tu m'aimes, que tu m'oublies, Je marche dans les bois brumeux Parmi tant de mélancolies.

Le vent étouffe mes chansons, Craignant que je ne te déplaise, Et je vais le long des buissons Où ne rougissent plus les fraises.

Car il n'est plus pour moi de plaisirs ni d'ennui, Et je reste insensible à la joie infinie Devoir se dérouler avec tant d'harmonie La grâce des matins et la splendeur des nuits.

Je ne ressens plus rien de cet amour intense Qui m'étreignait le cœur au lever du soleil ; Je ne suis plus des yeux, dans ce foyer vermeil, Chaque atome léger comme un lutin qui danse.

Et je ne connais plus, à l'heure de midi, Le lourd sommeil sous l'ombre odorante des branches, Tandis qu'en souriant mille visions blanches S'élèvent lentement dans l'air attiédi.

Je ne regarde plus dans les molles prairies, Quand les sentiers sont pleins de perles, vers le soir, Les flaques d'eau luisant comme un pâle miroir Où la lune a laissé tomber des pierreries.

Car le souvenir seul me fait paraître beau Ce cher, délicieux et tendre paysage : Mes yeux sont nuit et jour fixés sur un visage, Et mon cœur vit en soi, comme dans un tombeau.

Le jour où malgré tout, malgré l'angoisse amère De ne pouvoir presser dans mes bras la chimère Qui s'est enfuie avec un sourire cruel, Le jour où, sous l'ombrage épais des puissants chênes,

Le cœur sans souvenir et libre de mes chaînes Je laisserai mes pleurs sécher au vent du ciel, Loin d'elle, si mon âme éveillée et ravie S'épanouit au souffle embaumé de la vie,

Si je lève les mains vers le grand ciel béni Sans qu'une larme vienne humecter ma paupière, Si dans tout ce bonheur mon cœur reste de pierre, Je ne l'aimerai plus et tout sera fini.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
XV · Maurice BOUCHOR · Poetry Cove