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1876

LES FÉERIES DE LA MER

Maurice BOUCHOR

La mer, la mer ! Oh ! regardez là-bas La grande mer toute blanche de voiles ! Le soleil d'or prend la mer dans ses bras En des baisers étincelants d'étoiles.

Paillettes d'or, saphirs et diamants Font miroiter le riche écrin des vagues ; La nymphe glauque aux murmures charmants Peut prendre là colliers, chaînes et bagues.

Et le poëte amoureux des splendeurs En qui l'on voit s'épanouir la vie, Aux flots, aux cieux, aux sereines grandeurs Mêlé son âme éperdue et ravie.

Et vers le ciel il lève les deux mains : Salut ! salut ! sainte beauté physique ! Nous ignorons les sombres lendemains, Mais roule, ô mer, ta profonde musique !

Quand verra-t-on s'éteindre le soleil, Et quand la mer, la grande âme vivante, Ensevelie en l'éternel sommeil, Deviendra-t-elle un lit noir d'épouvante ?

Silencieuse épouvante des nuits, Sans rayons d'or et sans ouragans sombres… Quand se perdront les formes et les bruits Dans l'océan mystérieux des ombres ?

Qui le dira, soit-il prêtre ou savant ? Hors le soleil, tout est obscur au monde : Mais quelque jour se lèvera le vent Pour balayer l'existence féconde.

Mais nous, pourquoi penser à l'avenir ? Joyeuse mer, tu n'en es pas moins belle, Et le soleil, avant de se ternir, Jette en nos yeux encore une étincelle.

Et nous t'aimons, nature au cœur amer, Grande nature impassible et divine ! Quand d'un rayon tu réjouis la mer, La volupté fait bondir ta poitrine.

Et quand l'amour de tes splendeurs nous prend, Nous te donnons notre sang et nos âmes, Et le souci de l'art tranquille et grand Bouche nos yeux à la beauté des femmes.

Nous savons bien que nous ne pouvons pas A tout jamais nous suspendre à ta bouche ; Et que vers nous s'avance à larges pas La mort, l'amante effroyable et farouche.

Mais va, sois belle, et nous t'adorerons, Que les flots d'or et d'azur soient ton trône ; Nous courberons l'orgueil de nos grands fronts Sous un rayon du couchant vert et jaune.

Et nous verrons saphirs et diamants, Paillettes d'or et rubis des soirées Étinceler au cou des flots charmants, Dans les cheveux des vagues empourprées

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