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1876

LA VENGEANCE DES ÉTOILES

Maurice BOUCHOR

C'était du temps que tu venais, En bondissant comme une chèvre Dans l'or éclatant des genêts, T'abattre en riant sur ma lèvre,

Et que, trouvant tout impuissant A satisfaire nos tendresses, Nous nous mordions jusques au sang Dans nos frénétiques ivresses.

Oh ! quelle.moisson de baisers Sous vos regards fat moissonnée, Cieux délicatement rosés D'une légère matinée !

Et la nuit, ô nuit folle, nuit Nuptiale, nuit parfumée Dont se grisèrent elle et lui, Vous et moi, chère bien-aimée !

La petitesse de son pied A mes yeux était plus charmante Que ce dais royal qu'un millier D'étoiles blanches diamante…

Qu'importait alors à mes vœux Leur longue chevelure jaune, Si d'une boucle de cheveux Tu me voulais faire l'aumône ?

Dans les ténèbres de la nuit, Avec leurs torches renversées, Comme des fantômes, sans bruit, Marchent les étoiles glacées.

A travers les steppes déserts Où l'aquilon terrible vente, Elles dardent leurs grands yeux clairs Qui me pénètrent d'épouvante.

Pourquoi me regarder ainsi, Et que vous ai-je fait, ô reines, Pour me poursuivre jusqu'ici A travers montagnes et plaines ?

La nuit est noire, je suis seul, Et votre œil fixe me regarde… Me tissez-vous donc un linceul De votre lumière blafarde ?

Dans des robes de noir velours, Figures pâles et flétries, Elles me regardent toujours Comme d'implacables furies.

« Par cette nuit si douce où quelque horloge d'or Te sonnait l'amour, me crient-elles, Comme un avare étant couché sur ton trésor, Tu dédaignais les immortelles.

« Tu leur tournais le dos dans ton orgueil humain, Et pourtant, pendant vingt années, Elles avaient guidé tes pas dans le chemin Et veillé sur tes destinées.

Oh ! va, par cette nuit l'amoureuse avait beau Être aussi blanche que la lune, Chaque étoile tenant un nuptial flambeau, Tordait sa chevelure brune,

Sa crinière de pourpre ou ses nattes d'or fin Qui traversaient la nuit profonde Et qui, grisant le cœur comme un précieux vin, Versaient des parfums sur le monde.

Et là-haut dans la gloire, au milieu des saphirs, Nous étions mille fiancées Vers qui pouvaient monter, sinon tous tes désirs, Au moins une de tes pensées.

Eh bien, cette nuit-là, puisque tu ne pus voir Notre clarté perçant les branches, La plaine soupirant comme un frais encensoir Et le ciel plein de roses blanches,

Que ta lèvre oublieuse alors ne daigna pas Laisser tomber une prière, Partout où le hasard doit conduire tes pas Nous voulons que notre lumière,

Souvenir et remords, t'aille percer le cœur, Et qu'inutilement tu lèves Tes suppliantes mains vers notre éclat moqueur Comme l'éclat glacé des glaives. »

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