J'irai bien loin, bien loin, fendant l'écume blanche, Avec un compagnon sinistre à mon côté Qui chaque nuit viendra me tirer par la manche Et qui me laissera dans l'ombre épouvanté.
La joyeuse espérance a fui loin de mon âme ; Je sais que notre amour, dans sa tombe endormi, Est tourné vers la mer et battu par la lame, Et qu'il est solitaire et que le vent gémit.
Je me souviens qu'après le deuil de ma jeunesse, Pris d'une passion invincible, j'ai cru Trouver en la nature une immense tendresse Et qu'elle, en ma douleur, ne m'a point secouru.
Mais toujours près de moi comme un spectre livide Le sombre compagnon me regarde ; et sitôt Que je vais pleurer, triste à me sentir si vide, Il me frappe au visage et me dit : memento !
Je ne suis jamais seul. Si mon ennui sans borne Est prêt à m'inonder, lui, de son maigre doigt Il me montre une page inachevée, et morne Me répète sans fin : Travaille, et souviens-toi.
Ah ! je te comprends bien, frère bizarre et triste Qui m'accompagneras jusqu'au seuil du tombeau ; C'est inutilement que mon cœur te résiste, Je subis à jamais le vertige du beau.
Ton nom est l'art divin, l'art éternel, ô frère Qui ne me laisses pas dormir ! c'est l'art jaloux Qui me fait exhumer de leur froide poussière Tant de lettres d'amour et de gais rendez-vous ;
Qui me force, mourant, à revivre ma vie, A redire, impassible et sans pleurs dans la voix, L'histoire de mon cœur et ma peine infinie Aussi paisiblement qu'un oiseau dans les bois.
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