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1876

AUTREFOIS

Maurice BOUCHOR

Je me rappelle un soir des temps où j'ai vécu Comme un autre, laissant s'épanouir mon âme Aux sereines clartés des beaux yeux d'une femme Qui m'avait regardé, et qui m'avait vaincu.

Je me rappelle un soir de cette époque ancienne ; Au brusque vent de nuit se tordaient ses cheveux, Et je la suppliais du sourire et des yeux, Et ma main étreignait si doucement la sienne !

Pourtant, bien que le flot murmurât jusqu'à nous, Que nous eussions vingt ans et qu'elle fût si belle, Comme un ange attristé qui referme son aile, Elle ne me dit rien, ce soir de rendez-vous.

Si ta main tout à coup, chère âme, fut glacée, Si ta bouche perdit son rire et ses baisers, C'est qu'un frisson mortel nous ayant traversés, Nous eûmes tous les deux une même pensée.

«La mort inévitable et la fatale nuit Qui devait, tôt ou tard, peser sur nos paupières Et l'éternel sommeil que l'on dort sur les pierres Dans la vallée où nul soleil n'a jamais lui.

Cette fin de l'amour, comme de toutes choses, Ce silence des cœurs qui battaient autrefois… Puis, autour du tombeau des pas, des bruits de voix, Et le suprême oubli tout parfumé de roses !

La foi des jours anciens a fini par tarir, Nul ne pense bondir jusqu'aux cieux d'un coup d'aile ; Et ne comprenant rien à la vie immortelle, Chaque jour, en vivant, nous nous sentons mourir.

Ainsi, rien ne devait rester de notre extase ! Nos jours délicieux devaient donc s'échapper Comme, goutte après goutte, et pour se dissiper, L'eau s'échappe à travers les fêlures d'un vase !

Et tristes, nous songions. Le sifflement aigu Des bises se mêlait à la clameur des vagues ; Et maintenant, perdu dans des souvenirs vagues, Je me rappelle un soir du temps où j'ai vécu.

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