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1664

ODE

Nicolas BOILEAU-DESPRÉAUX

Quelle docte et sainte ivresse Aujourd'hui me fait la loi ? Chastes Nymphes du Permesse, N'est-ce pas vous que je voi ?

Accourez, Troupe savante ; Des sons que ma lyre enfante Ces arbres sont réjouis ; Marquez-en bien la cadence ;

Et vous, Vents, faites silence : Je vais parler de LOUIS. Dans ses chansons immortelles, Comme un aigle audacieux,

Pindare, étendant ses ailes, Fuit loin des vulgaires yeux ; Mais, ô ma fidèle lyre, Si, dans l'ardeur qui m'inspire,

Tu peux suivre mes transports ; Les chênes des monts de Thrace N'ont rien ouï, que n'efface La douceur de tes accords.

Est-ce Apollon, et Neptune, Qui sur ces rocs sourcilleux, Ont, compagnons de fortune, Bâti ces murs orgueilleux ?

De leur enceinte fameuse La Sambre, unie à la Meuse, Défend le fatal abord ; Et par cent bouches horribles,

L'airain sur ces monts terribles Vomit le fer et la mort ; Dix mille vaillants Alcides, Les bordant de toutes parts,

D'éclairs, au loin homicides, Font pétiller leurs remparts ; Et dans son sein infidèle Partout la terre y recèle

Un feu prêt à s'élancer, Qui soudain perçant son gouffre, Ouvre un sépulcre de soufre A quiconque ose avancer.

Namur, devant tes murailles, Jadis la Grèce eût, vingt ans, Sans fruit, vu les funérailles De ses plus fiers combattants.

Quelle effroyable puissance Aujourd'hui pourtant s'avance, Prête à foudroyer tes monts ! Quel bruit, quel feu l'environne !

C'est Jupiter en personne, Ou c'est le vainqueur de Mons. N'en doute point, c'est lui-même : Tout brille en lui, tout est roi.

Dans Bruxelles, Nassau blême Commence à trembler pour toi. En vain, il voit le Batave, Désormais docile esclave,

Rangé sous ses étendards ; En vain, au Lion belgique, Il voit l'Aigle germanique Uni sous les Léopards ;

Plein de la frayeur nouvelle Dont ses sens sont agités, A son secours il appelle Les peuples les plus vantés :

Ceux-là viennent du rivage Où s'enorgueillit le Tage De l'or qui roule en ses eaux ; Ceux-ci, des champs où la neige

Des marais de la Norvège Neuf mois couvre les roseaux… Mais qui fait enfler la Sambre ? Sous les Jumeaux effrayés,

Des froids torrents de décembre Les champs partout sont noyés ; Cérès s'enfuit, éplorée De voir en proie à Borée

Ses guérets d'épis chargés ; Et sous les urnes fangeuses Des Hyades orageuses Tous ses trésors submergés.

Déployez toutes vos rages, Princes, vents, peuples, frimas ; Ramassez tous vos nuages, Rassemblez tous vos soldats ;

Malgré vous Namur en poudre S'en va tomber, sous la foudre Qui dompta Lille, Courtrai, Gand, la superbe espagnole,

Saint-Omer, Besançon, Dôle, Ypres, Mastricht, et Cambrai. Mes présages s'accomplissent : Il commence à chanceler ;

Sous les coups qui retentissent Ses murs s'en vont s'écrouler ; Mars en feu, qui les domine, Souffle à grand bruit leur ruine ;

Et les bombes, dans les airs Allant chercher le tonnerre, Semblent, tombant sur la terre, Vouloir s'ouvrir les enfers.

Accourez, Nassau, Bavière, De ces murs l'unique espoir. A couvert d'une rivière, Venez, vous pouvez tout voir.

Considérez ces approches ; Voyez grimper sur ces roches Ces athlètes belliqueux ; Et dans les eaux, dans la flamme,

LOUIS, à tout donnant l'âme, Marcher, courir avec eux. Contemplez dans la tempête Qui sort de ces boulevards,

La plume qui sur sa tête Attire tous les regards : A cet astre redoutable, Toujours un sort favorable

S'attache dans les combats : Et toujours, avec la Gloire, Mars, amenant la Victoire, Vole, et le suit à grands pas.

Grands défenseurs de l'Espagne ; Montrez-vous, il en est temps. Courage ! vers la Mehagne Voilà vos drapeaux flottants.

Jamais ses ondes craintives N'ont vu sur leurs faibles rives Tant de guerriers s'amasser. Courez donc… Qui vous retarde ?

Tout l'univers vous regarde ; N'osez-vous la traverser ? Loin de fermer le passage A vos nombreux bataillons,

Luxembourg a du rivage Reculé ses pavillons. Quoi ! leur seul aspect vous glace ! Où sont ces chefs pleins d'audace,

Jadis si prompts à marcher, Qui devaient, de la Tamise, Et de la Drave soumise, Jusqu'à Paris nous chercher ?

Cependant, l'effroi redouble Sur les remparts de Namur ; Son gouverneur, qui se trouble, S'enfuit sous son dernier mur ;

Déjà, jusques à ses portes Je vois monter nos cohortes, La flamme et le fer en main ; Et sur les monceaux de piques,

De corps morts, de rocs, de briques, S'ouvrir un large chemin. C'en est fait. Je viens d'entendre Sur ces rochers éperdus

Battre un signal pour se rendre. Le feu cesse Ils sont rendus ! Dépouillez votre arrogance, Fiers ennemis de la France ;

Et, désormais gracieux, Allez, à Liège, à Bruxelles, Porter les humbles nouvelles De Namur pris à vos yeux.

Pour moi, que Phébus anime De ses transports les plus doux, Rempli de ce Dieu sublime, Je vais, plus hardi que vous,

Montrer que sur le Parnasse, Des bois fréquentés d'Horace, Ma Muse dans son déclin, Sait encor les avenues,

Et des sources inconnues A l'auteur du Saint-Paulin.

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