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1674

CHANT IV

Nicolas BOILEAU-DESPRÉAUX

Les cloches, dans les airs, de leurs voix argentines, Appelaient à grand bruit les chantres à matines, Quand leur chef, agité d'un sommeil effrayant, Encor tout en sueur, se réveille en criant.

Aux élans redoublés de sa voix douloureuse, Tous ses valets tremblants quittent la plume oiseuse. Le vigilant Girot court à lui le premier : C'est d'un maître si saint le plus digne officier ;

La porte dans le chœur à sa garde est commise ; Valet souple au logis, fier huissier à l'église. « Quel chagrin, lui dit-il, trouble votre sommeil ? Quoi ! voulez-vous au chœur prévenir le soleil ?

Ah ! dormez, et laissez à des chantres vulgaires Le soin d'aller sitôt mériter leurs salaires. — Ami, lui dit le chantre encor pâle d'horreur, N'insulte point, de grâce, à ma juste terreur ;

Mêle plutôt ici tes soupirs à mes plaintes, Et tremble, en écoutant le sujet de mes craintes. Pour la seconde fois un sommeil gracieux Avait sous ses pavots appesanti mes yeux,

Quand, l'esprit enivré d'une douce fumée, J'ai cru remplir au chœur ma place accoutumée. Là, triomphant aux yeux des chantres impuissants, Je bénissais le peuple, et j'avalais l'encens,

Lorsque, du fond caché de notre sacristie, Une épaisse nuée à longs flots est sortie, Qui, s'ouvrant à mes yeux, dans son bleuâtre éclat, M'a fait voir un serpent conduit par le prélat.

Du corps de ce dragon, plein de soufre et de nitre, Une tête sortait en forme de pupitre, Dont le triangle affreux, tout hérissé de crins, Surpassait en grosseur nos plus épais lutrins.

Animé par son guide, en sifflant il s'avance ; Contre moi sur mon banc je le vois qui s'élance ;… J'ai crié, mais en vain ; et, fuyant sa fureur, Je me suis réveillé plein de trouble et d'horreur. »

Le chantre, s'arrêtant à cet endroit funeste, A ses yeux effrayés laisse dire le reste. Girot en vain l'assure ; et, riant de sa peur, Nomme sa vision l'effet d'une vapeur.

Le désolé vieillard, qui hait la raillerie, Lui défend de parler, sort du lit en furie. On apporte à l'instant ses somptueux habits, Où sur l'ouate molle éclate le tabis ;

D'une longue soutane il endosse la moire ; Prend ses gants violets, les marques de sa gloire ; Et saisit, en pleurant, ce rochet, qu'autrefois Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts.

Aussitôt, d'un bonnet ornant sa tête grise, Déjà l'aumusse en main il marche vers l'église ; Et, hâtant de ses ans l'importune langueur, Court, vole, et le premier arrive dans le chœur.

O toi, qui sur ces bords qu'une eau dormante mouille, Vis combattre autrefois le rat et la grenouille ; Qui, par les traits hardis d'un bizarre pinceau, Mis l'Italie en feu pour la perte d'un seau ;

Muse, prête à ma bouche une voix plus sauvage, Pour chanter le dépit, la colère, la rage Que le chantre sentit allumer dans son sang, A l'aspect du pupitre élevé sur son banc.

D'abord pâle et muet, de colère immobile, A force de douleur il demeura tranquille ; Mais sa voix, s'échappant au travers des sanglots, Dans sa bouche, à la fin, fit passage à ces mots :

« La voilà donc, Girot, cette hydre épouvantable Que m'a fait voir un songe, hélas ! trop véritable ! Je le vois, ce dragon tout prêt à m'égorger, Ce pupitre fatal qui me doit ombrager !

Prélat, que t'ai-je fait ? quelle rage envieuse Rend pour me tourmenter ton âme ingénieuse ? Quoi, même dans ton lit, cruel, entre deux draps, Ta profane fureur ne se repose pas !

O ciel ! quoi ! sur mon banc une honteuse masse Désormais me va faire un cachot de ma place ! Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu, Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu !

Ah ! plutôt qu'un moment cet affront m'obscurcisse, Renonçons à l'autel, abandonnons l'office ; Et, sans lasser le ciel par des chants superflus, Ne voyons plus un chœur où l'on ne nous voit plus.

Sortons… Mais, cependant, mon ennemi tranquille Jouira sur son banc de ma rage inutile, Et verra dans le chœur le pupitre exhaussé Tourner sur le pivot où sa main l'a placé !

Non ; s'il n'est abattu, je ne saurais plus vivre. A moi, Girot ! je veux que mon bras m'en délivre ; Périssons, s'il le faut ; mais de ses ais brisés Entraînons, en mourant, les restes divisés. »

A ces mots, d'une main par la rage affermie, Il saisissait déjà la machine ennemie, Lorsqu'en ce sacré lieu, par un heureux hasard, Entrent Jean le choriste et le sonneur Girard,

Deux Manceaux renommés, en qui l'expérience Pour les procès est jointe à la vaste science. L'un et l'autre aussitôt prend part à son affront. Toutefois, condamnant un mouvement trop prompt,

« Du lutrin, disent-ils, abattons la machine, Mais ne nous chargeons pas tout seuls de sa ruine, Et que tantôt, aux yeux du chapitre assemblé, Il soit sous trente mains en plein jour accablé. »

Ces mots, des mains du chantre, arrachent le pupitre. « J'y consens, leur dit-il, assemblons le chapitre ; Allez donc de ce pas, par de saints hurlements, Vous-mêmes appeler les chanoines dormants ;

Partez. » Mais ce discours les surprend et les glace. « Nous ! qu'en ce vain projet, pleins d'une folle audace, Nous allions, dit Girard, la nuit nous engager ! De notre complaisance osez-vous l'exiger ?

Hé ! seigneur, quand nos cris pourraient, du fond des rues, De leurs appartements percer les avenues, Réveiller ces valets autour d'eux étendus, De leur sacré repos ministres assidus,

Et pénétrer des lits au bruit inaccessibles, Pensez-vous, au moment que les ombres paisibles A ces lits enchanteurs ont su les attacher, Que la voix d'un mortel les en puisse arracher ?

Deux chantres feront-ils, dans l'ardeur de vous plaire, Ce que depuis trente ans six cloches n'ont pu faire ? — Ah ! je vois bien où tend tout ce discours trompeur, Reprend le chaud vieillard : le prélat vous fait peur.

Je vous ai vus cent fois, sous sa main bénissante, Courber servilement une épaule tremblante. Eh bien ! allez ; sous lui fléchissez les genoux ; Je saurai réveiller les chanoines sans vous.

Viens, Girot, seul ami qui me reste fidèle : Prenons du saint jeudi la bruyante crécelle… Suis-moi… Qu'à son lever le soleil aujourd'hui Trouve tout le chapitre éveillé devant lui. »

Il dit. Du fond poudreux d'une armoire sacrée, Par les mains de Girot la crécelle est tirée. Ils sortent à l'instant, et, par d'heureux efforts, Du lugubre instrument font crier les ressorts.

Pour augmenter l'effroi, la Discorde infernale Monte dans le Palais, entre dans la Grand'salle, Et, du fond de cet antre, au travers de la nuit, Fait sortir le Démon du tumulte et du bruit.

Le quartier alarmé n'a plus d'yeux qui sommeillent ; Déjà de toutes parts les chanoines s'éveillent ; L'un, croit que le tonnerre est tombé sur les toits, Et que l'église brûle une seconde fois ;

L'autre, encore agité de vapeurs plus funèbres, Pense être au jeudi saint, croit que l'on dit ténèbres, Et déjà tout confus, tenant midi sonné, En soi-même frémit de n'avoir point dîné.

Ainsi, lorsque tout prêt à briser cent murailles Louis, la foudre en main, abandonnant Versailles, Au retour du soleil et des zéphyrs nouveaux, Fait dans les champs de Mars déployer ses drapeaux ;

Au seul bruit répandu de sa marche étonnante, Le Danube s'émeut, le Tage s'épouvante, Bruxelle attend le coup qui la doit foudroyer, Et le Batave encore est prêt à se noyer.

Mais en vain dans leurs lits un juste effroi les presse : Aucun ne laisse encor la plume enchanteresse. Pour les en arracher, Girot s'inquiétant, Va crier qu'au chapitre un repas les attend.

Ce mot, dans tous les cœurs, répand la vigilance : Tout s'ébranle, tout sort, tout marche en diligence ; Ils courent au chapitre ; et chacun se pressant Flatte d'un doux espoir son appétit naissant.

Mais, — ô d'un déjeuner vaine et frivole attente ! — A peine ils sont assis, que, d'une voix dolente, Le chantre désolé, lamentant son malheur, Fait mourir l'appétit et naître la douleur.

Le seul chanoine Évrard, d'abstinence incapable, Ose encor proposer qu'on apporte la table ; Mais il a beau presser, aucun ne lui répond ; Quand, le premier rompant ce silence profond,

Alain tousse et se lève : Alain, ce savant homme, Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme, Qui possède Abélis, qui sait tout Raconis, Et même entend, dit-on, le latin d'A-Kempis.

« N'en doutez point, leur dit ce savant canoniste, Ce coup part, j'en suis sûr, d'une main janséniste. Mes yeux en sont témoins : j'ai vu moi-même hier Entrer chez le prélat le chapelain Garnier.

Arnauld, cet hérétique ardent à nous détruire, Par ce ministre adroit tente de le séduire. Sans doute, il aura lu dans son Saint-Augustin Qu'autrefois Saint Louis érigea ce lutrin ;

Il va nous inonder des torrents de sa plume ; Il faut, pour lui répondre, ouvrir plus d'un volume : Consultons sur ce point quelque auteur signalé, Voyons si des lutrins Bauny n'a point parlé ;

Étudions enfin, il en est temps encore ; Et, pour ce grand projet, tantôt, dès que l'Aurore Rallumera le jour dans l'onde enseveli, Que chacun prenne en main le moelleux Abéli. »

Ce conseil imprévu de nouveau les étonne : Surtout le gras Évrard d'épouvante en frissonne. « Moi ! dit-il, qu'à mon âge, écolier tout nouveau, J'aille pour un lutrin me troubler le cerveau ?

O le plaisant conseil ! Non, non, songeons à vivre. Va maigrir, si tu veux, et sécher sur un livre ; Pour moi, je lis la Bible autant que l'Alcoran. Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an ;

Sur quelle vigne à Reims nous avons hypothèque ; Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque. En plaçant un pupitre on croit nous rabaisser ! Mon bras seul, sans latin, saura le renverser.

Que m'importe qu'Arnauld me condamne ou m'approuve ? J'abats ce qui me nuit partout où je le trouve. C'est là mon sentiment. A quoi bon tant d'apprêts ? Du reste, déjeunons, messieurs, et buvons frais. »

Ce discours, que soutient l'embonpoint du visage, Rétablit l'appétit, réchauffe le courage ; Mais le chantre surtout en paraît rassuré. « Oui, dit-il, le pupitre a déjà trop duré :

Allons sur sa ruine assurer ma vengeance ; Donnons à ce grand œuvre une heure d'abstinence ; Et qu'au retour tantôt un ample déjeuner Longtemps nous tienne à table, et s'unisse au dîner. »

Aussitôt il se lève, et la troupe fidèle Par ces mots attirants sent redoubler son zèle. Ils marchent droit au chœur d'un pas audacieux ; Et bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux.

A ce terrible objet aucun d'eux ne consulte : Sur l'ennemi commun ils fondent en tumulte ; Ils sapent le pivot, qui se défend en vain ; Chacun sur lui d'un coup veut honorer sa main ;

Enfin sous tant d'efforts la machine succombe, Et son corps entr'ouvert chancelle, éclate, et tombe. Tel, sur les monts glacés des farouches Gélons, Tombe un chêne battu des voisins aquilons ;

Ou tel, abandonné de ses poutres usées, Fond enfin un vieux toit sous ses tuiles brisées… La masse est emportée, et ses ais arrachés Sont aux yeux des mortels chez le chantre cachés.

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